L’Europe au ris­que des régres­sions iden­ti­tai­res

 

par Etienne Bali­bar (Libé­ra­tion.fr, 21/12/2009)

 

En cette fin d’année - et de décen­nie - l’actua­lité et la mémoire se croi­sent autour de quel­ques ima­ges, révé­la­tri­ces de la façon dont évo­lue la «ques­tion d’Europe». L’effet en est plu­tôt dis­cor­dant. C’est l’entrée en vigueur du traité de Lis­bonne, qui sem­ble véri­fier l’avan­cée vers un ave­nir «post-natio­nal», même au prix de com­pro­mis en matière de démo­cra­ti­sa­tion et d’exten­sion des droits. Mais c’est aussi la dérive raciste des opi­nions publi­ques, dont la «vota­tion des mina­rets» est le signe (jus­te­ment parce que la Suisse, qui n’est pas offi­ciel­le­ment mem­bre de l’UE, nous ren­voie notre image en miroir). A quoi il faut asso­cier le bilan équi­vo­que des vingt ans de réu­ni­fi­ca­tion du con­ti­nent euro­péen. Rien de sim­ple, rien d’homo­gène, rien de fatal. Mais une ques­tion lan­ci­nante : qu’est-ce qui l’emporte aujourd’hui, des pre­miers pas d’une nou­velle citoyen­neté ou des régres­sions iden­ti­tai­res ? Les réflexions que je pro­pose sont assez pes­si­mis­tes. Mais elles veu­lent sug­gé­rer qu’il y a tou­jours plus de pos­si­bi­li­tés d’évo­lu­tion, ou de bifur­ca­tion, qu’on n’ima­gine à l’avance.

Reve­nons à 1989. Pour la moi­tié de l’Europe ce fut une vraie révo­lu­tion : ouver­ture des fron­tiè­res, ren­ver­se­ment d’une machine de pou­voir, trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux, muta­tion des dis­cours, sou­vent à l’ini­tia­tive des citoyens eux-mêmes. La défi­ni­tion de Lénine : «ceux d’en haut ne pou­vaient plus gou­ver­ner, ceux d’en bas ne vou­laient plus être gou­ver­nés» comme avant, s’y appli­que par­fai­te­ment. Mais cette révo­lu­tion n’a pas été per­çue de la même façon de l’inté­rieur et de l’exté­rieur. Et ses sui­tes n’ont rien fait pour lever les qui­pro­quos. En témoi­gne une dif­fi­culté per­sis­tante à trai­ter les «nou­veaux mem­bres» de l’Union sur un pied d’éga­lité, jouis­sant des mêmes capa­ci­tés que les «mem­bres fon­da­teurs», et une ten­dance symé­tri­que des nations d’Europe de l’Est à agir comme des for­ces réac­ti­ves, en quête de per­pé­tuelle recon­nais­sance. Ce malen­tendu est d’autant plus étrange que, à beau­coup d’égards, les trans­for­ma­tions du pay­sage poli­ti­que d’un bout à l’autre de l’Europe pro­cè­dent des mêmes cau­ses et con­dui­sent aux mêmes cli­va­ges (de moins en moins réduc­ti­bles, il faut bien le dire, aux notions ancien­nes de droite et de gau­che).

Pour une part essen­tielle, ces ana­mor­pho­ses pro­cè­dent de l’effet cumulé des idéo­lo­gies de guerre froide et de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mi­que. Les révo­lu­tions de l’Est n’avaient rien à voir d’essen­tiel avec la géné­ra­li­sa­tion du mar­ché, a for­tiori avec l’aspi­ra­tion à un indi­vi­dua­lisme débridé. Elles récla­maient l’indé­pen­dance natio­nale, le plu­ra­lisme idéo­lo­gi­que et les liber­tés publi­ques. Mais la recon­ver­sion des nomenk­la­tu­ras au rôle de cour­tiers du capi­ta­lisme trans­na­tio­nal, l’obses­sion de la menace russe et la per­cep­tion de la fin de la guerre froide comme vic­toire abso­lue des prin­ci­pes du libé­ra­lisme éco­no­mi­que ont con­duit à pri­vi­lé­gier l’alliance mili­taire avec les USA, et à repro­duire le modèle de subor­di­na­tion de l’Etat au mar­ché qui appa­rais­sait comme le plus «occi­den­tal». Il y avait peu de chan­ces pour qu’il en aille autre­ment puis­que, dans le même temps, les Etats qui avaient déve­loppé le «modèle social euro­péen» (résul­tat de toute une his­toire de lut­tes de clas­ses, de guer­res et de recons­truc­tions, de colo­ni­sa­tions et de déco­lo­ni­sa­tions, mais aussi réponse au défi com­mu­niste), étaient en train de le déman­te­ler. La réu­ni­fi­ca­tion de l’Europe a donc coïn­cidé avec l’adop­tion d’un agenda de déré­gu­la­tion et de pri­va­ti­sa­tion géné­ra­li­sée, dont la con­sé­cra­tion juri­di­que a cer­tes échoué avec le retrait du traité de 2004, mais qui s’est pour­suivi con­ti­nû­ment dans les faits.

La leçon qu’on peut en tirer est en par­ti­cu­lier celle-ci : alors que les «Euro­péens» ont ten­dance à voir leur his­toire comme endo­gène, une pièce dont ils seraient les seuls acteurs (ce qui veut dire aussi qu’ils se la repré­sen­tent comme la con­fir­ma­tion d’une iden­tité, l’abou­tis­se­ment d’une aven­ture col­lec­tive, et la répa­ra­tion des bles­su­res mutuel­le­ment infli­gées), cette his­toire est lar­ge­ment com­man­dée d’ailleurs. Elle ne se déroule pas en Europe, mais dans une pro­vince du monde, dont l’auto­no­mie est de plus en plus rela­tive. C’est vrai du point de vue des rap­ports de for­ces socia­les comme du point de vue des res­sour­ces ou des influen­ces cul­tu­rel­les. Parmi les con­sé­quen­ces de cette évo­lu­tion vers un néo­li­bé­ra­lisme en par­tie ina­voué, deux sont nota­bles, dont il ne faut pas con­fon­dre les logi­ques, mais dont la super­po­si­tion con­tri­bue à faire aujourd’hui de la xéno­pho­bie un fac­teur déter­mi­nant de la poli­ti­que en Europe.

La pre­mière, c’est que la classe ouvrière (au sens large, oscil­lant entre le sala­riat et le pré­ca­riat) con­fron­tée à la dévas­ta­tion du cadre de vie, au déman­tè­le­ment de la sécu­rité sociale, à l’anéan­tis­se­ment des pers­pec­ti­ves de qua­li­fi­ca­tion, à l’exten­sion et à l’ins­ti­tu­tion­na­li­sa­tion du chô­mage, à la com­pres­sion des reve­nus, tend à iden­ti­fier la défense de son sta­tut - dont ne sub­siste plus, bien sou­vent, que le sou­ve­nir chargé d’amer­tume - avec l’exclu­sion des migrants. Leur arri­vée et leur ins­tal­la­tion per­ma­nente, géné­ra­tion après géné­ra­tion, sym­bo­li­sent le carac­tère irré­sis­ti­ble de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Comme si, dans la décom­po­si­tion de cette citoyen­neté qui avait eu pour cadre l’Etat natio­nal-social, et en l’absence d’alter­na­tive cré­di­ble, la féti­chi­sa­tion de la forme natio­nale et la con­ver­sion de l’étran­ger en ennemi pou­vaient con­ju­rer la dis­pa­ri­tion du con­tenu social.

Le deuxième phé­no­mène est tout autre : c’est la con­fis­ca­tion de la poli­ti­que en Europe par les gou­ver­ne­ments et notam­ment ceux des Etats-nations (rela­ti­ve­ment) les plus puis­sants, comme l’Angle­terre, la France et l’Alle­ma­gne. Para­doxe, cer­tes, quand on applau­dit au ren­for­ce­ment des pou­voirs de Stras­bourg et que beau­coup des nor­mes dont dépen­dent l’envi­ron­ne­ment, les acti­vi­tés pro­fes­sion­nel­les, les pro­gram­mes de for­ma­tion, les recours juri­di­ques des citoyens euro­péens, sont éla­bo­rées sur une base quasi fédé­rale. Ris­que majeur, en réa­lité, au moment où l’entrée des cycles éco­no­mi­ques dans une phase d’incer­ti­tude sans fin pré­vi­si­ble appelle d’urgence, en matière de con­trôle des opé­ra­tions finan­ciè­res et de relance des inves­tis­se­ments, des ini­tia­ti­ves con­ti­nen­ta­les qui seront inap­pli­ca­bles sans sou­tien popu­laire et sans légi­ti­mité trans­na­tio­nale. Cette con­fis­ca­tion s’expli­que par le fait que la classe poli­ti­que et admi­nis­tra­tive qui se dis­tri­bue entre les lieux du pou­voir pos­tule tou­jours «l’igno­rance du peu­ple» et n’a d’autre hori­zon que sa pro­pre repro­duc­tion. Mais il s’agit aussi d’une sorte de hold-up celui qu’ont opéré les gou­ver­ne­ments en met­tant à pro­fit l’élar­gis­se­ment, et en détour­nant le sens des résis­tan­ces à l’inter­na­tio­na­li­sa­tion libé­rale.

L’effet com­biné du déses­poir des clas­ses popu­lai­res (pro­longé par l’inquié­tude des clas­ses moyen­nes, alors que triom­phe l’inso­lence des nou­veaux riches) et de la stra­té­gie auto-immu­ni­taire des gou­ver­nants, c’est qu’il n’y a plus de pou­voir «cons­ti­tuant», pas même vrai­ment de pou­voir «légis­la­tif» en Europe. Eta­tisme sans Etat, avais-je pro­posé naguère. Mais c’est aussi que le dis­cours natio­na­liste enva­hit tout, comme l’illus­tre la mani­pu­la­tion fran­çaise du «débat» sur l’iden­tité natio­nale. L’autre essen­tiel, non «euro­péen» ou non «chré­tien» (figure fan­tas­ma­ti­que, mais que por­tent des indi­vi­dus réels, cibles dési­gnées à la vio­lence) est l’obses­sion la plus visi­ble. Mais ne nous y trom­pons pas, la xéno­pho­bie vise l’étran­ger en géné­ral. Elle vise la dif­fé­rence. A beau­coup d’égards le racisme anti-immi­gré ou anti­mu­sul­man n’est que l’exten­sion d’une méfiance fon­da­men­tale qui ne s’avoue pas comme telle envers le voi­sin, envers le déviant - si tant est qu’on puisse tra­cer ici des lignes de démar­ca­tion net­tes.

Cela veut-il dire que nous vivons la fin du pro­jet de dépas­se­ment des natio­na­lis­mes ? En tout cas c’est la fin de son uto­pie. Mais, dira-t-on, faute d’uto­pie, l’Europe se désa­grège. A moins que des citoyens, for­mant comme un parti ou un réseau à tra­vers les fron­tiè­res, ne s’enga­gent dans une lon­gue mar­che pour la recons­truc­tion de ses pers­pec­ti­ves - sorte d’uto­pie sans uto­pisme, dénuée de toute illu­sion sinon de tout objec­tif. A part «l’hypo­thèse com­mu­niste», qui résout tout d’un coup, les for­mu­la­tions aux­quel­les on pense oscil­lent évi­dem­ment entre l’inac­ces­si­ble et le bien connu : lut­ter con­tre le mono­pole des poli­ti­ciens et des experts ; ren­dre à la repré­sen­ta­tion popu­laire sa capa­cité de con­trô­ler les gou­ver­nants et de for­ger des allian­ces à tous les niveaux de l’ins­ti­tu­tion poli­ti­que ; inven­ter des modes de pro­duc­tion, des sys­tè­mes de sécu­rité sociale et d’emploi qui soient fon­dés sur la cir­cu­la­tion des indi­vi­dus et la prio­rité des biens com­muns ; faire recu­ler la xéno­pho­bie, en com­men­çant par une cam­pa­gne inter­na­tio­nale pour les droits civi­ques et la recon­nais­sance des mino­ri­tés ; ima­gi­ner une édu­ca­tion publi­que qui res­taure l’éga­lité des chan­ces, géné­ra­lise la tra­duc­tion des idio­mes et la mobi­lité de tous les étu­diants… En bref, démo­cra­ti­ser la démo­cra­tie et pré­ve­nir autant que pos­si­ble les stra­té­gies d’inno­va­tion du capi­ta­lisme, qui s’éla­bo­rent dans notre dos.

Peut-être est-ce l’affaire d’une géné­ra­tion plu­tôt que d’une décen­nie. Sur­tout, il y fau­drait des mots nou­veaux, mieux arti­cu­lés aux résis­tan­ces et aux révol­tes, comme aux aspi­ra­tions géné­ra­les de la société, dont la ren­con­tre fait les révo­lu­tions his­to­ri­ques. L’idée même cepen­dant ne peut trop atten­dre. On a vu d’autres cons­truc­tions poli­ti­ques s’écrou­ler, d’autres civi­li­sa­tions décli­ner au détour d’une crise mon­diale. N’en est-ce donc pas une ? «Reprise» des mar­chés ou pas, il sem­ble bien que oui.