vers le « mono­cul­tu­ra­lisme »

par Éric Fas­sin

Cycle Colo­nia­lisme, Anti­co­lo­nia­lisme, Post­co­lo­nia­lisme

Arti­cle paru dans l’édi­tion du Monde du 26.02.11

« Oui, c’est un échec. » Sur TF1 le 10 février, le pré­si­dent de la Répu­bli­que s’accorde avec un inter­naute : le mul­ti­cul­tu­ra­lisme est « à l’ori­gine de bien des pro­blè­mes de notre société. (…) La vérité, c’est que dans tou­tes nos démo­cra­ties on s’est trop préoc­cupé de l’iden­tité de celui qui arri­vait et pas assez de l’iden­tité du pays qui accueillait ». Tou­tes ? Le pré­si­dent sem­ble rec­ti­fier le tir : « Les pays comme l’Angle­terre ou les Etats-Unis, qui ont déve­loppé ce mul­ti­cul­tu­ra­lisme com­mu­nauté par com­mu­nauté, ont ren­forcé les extré­mis­mes. » S’il y a eu mul­ti­cul­tu­ra­lisme d’Etat outre-Rhin, c’est au sens où l’Alle­ma­gne n’a long­temps voulu con­si­dé­rer les immi­grés turcs que comme des Gas­tar­bei­ter, des « tra­vailleurs invi­tés » ; l’ouver­ture au droit du sol, en 2000, y a d’ailleurs sus­cité une pous­sée de xéno­pho­bie.

Quant à la France, la ten­ta­tion du droit à la dif­fé­rence n’y a-t-elle pas été reje­tée dès la fin des années 1980 ? Si le mul­ti­cul­tu­ra­lisme y a échoué, c’est d’abord à s’implan­ter ! Le pré­si­dent n’aurait-il pas plu­tôt esquissé une auto­cri­ti­que ? Sur son blog du Figaro, Ivan Riou­fol l’y invi­tait dès octo­bre : il serait temps de rom­pre avec « les cons­tan­tes réfé­ren­ces offi­ciel­les à la France métis­sée, diverse ou immi­grée », cli­chés « des­ti­nés à valo­ri­ser les cul­tu­res des mino­ri­tés ».

Dans la tra­jec­toire de Nico­las Sar­kozy, il y a bien eu un moment mul­ti­cul­tu­ra­liste. En 2003, il emprun­tait à l’Ins­ti­tut Mon­tai­gne la thé­ma­ti­que de la diver­sité, et même de la dis­cri­mi­na­tion posi­tive, pour con­tre­ba­lan­cer sa poli­ti­que d’immi­gra­tion. Il s’impli­quait aussi dans la créa­tion du Con­seil fran­çais du culte musul­man. Il s’en est expli­qué dans un livre sur La Répu­bli­que, les reli­gions, l’espé­rance (Cerf 2004) : le minis­tre de l’inté­rieur, éga­le­ment minis­tre des cul­tes, comp­tait sur « l’islam de France » pour assu­rer la paix dans les ban­lieues.

« L’islam est-il com­pa­ti­ble avec la Répu­bli­que ? » M. Sar­kozy voyait alors dans cette ques­tion « une forme de racisme ». Il pré­fé­rait « met­tre sur le même plan tou­tes les reli­gions ». « La France de 2004 n’est plus seu­le­ment catho­li­que » ; l’islam y est désor­mais « une des gran­des reli­gions » - récente, mais pas étran­gère. En fait, « la France est deve­nue mul­ti­cul­tu­relle,… et on ne le lui a pas dit ». Plu­tôt que « l’assi­mi­la­tion », le minis­tre pré­co­ni­sait « l’inté­gra­tion », qui « n’exige pas, pour réus­sir, que celui qui est accueilli renonce à ce qu’il est ».

Les émeu­tes urbai­nes de 2005 l’ont fait chan­ger de cap : à l’évi­dence, le com­mu­nau­ta­risme d’Etat n’avait pas per­mis de garan­tir l’ordre public… Mais loin de faire mar­che arrière, M. Sar­kozy s’est engagé dans une fuite en avant. Sa nou­velle pos­ture se cris­tal­lise en 2007 : le minis­tère de l’immi­gra­tion et de l’iden­tité natio­nale vise à « nous » défi­nir par oppo­si­tion à « eux ». D’un côté, le nou­veau pré­si­dent ne se voit plus comme « l’avo­cat des musul­mans dans la Répu­bli­que » ; il est vrai qu’un son­dage de sor­tie des urnes lui attri­bue, au pre­mier tour, 1 % du vote musul­man ! D’un autre côté, pour répon­dre aux accu­sa­tions de xéno­pho­bie que sou­lève sa poli­ti­que d’immi­gra­tion, il se veut tou­jours l’homme de la diver­sité : son pre­mier gou­ver­ne­ment en offre l’image colo­rée. Fin 2008, il plaide encore con­tre la « con­san­gui­nité », pour « l’éga­lité des chan­ces » : « Le meilleur anti­dote au com­mu­nau­ta­risme, c’est que la Répu­bli­que tienne ses pro­mes­ses. »

En 2009, le grand débat sur l’iden­tité natio­nale achève tou­te­fois de révé­ler au grand jour les con­tra­dic­tions inhé­ren­tes à une poli­ti­que qui joue à la fois sur les prin­ci­pes répu­bli­cains (la laï­cité désor­mais iden­ti­fiée à la liberté des fem­mes) et sur l’héri­tage chré­tien de la France. Les déra­pa­ges racis­tes et xéno­pho­bes qui se mul­ti­plient alors n’en sont pas : ils disent la vérité d’une logi­que d’exclu­sion vouée à con­fon­dre les étran­gers qui « n’ont pas l’air » fran­çais et les Fran­çais qui « ont l’air » étran­ger. C’en est fini du métis­sage. Même la lutte con­tre les dis­cri­mi­na­tions n’est plus à l’ordre du jour, avec la dis­pa­ri­tion pro­gram­mée de la Halde (Haute Auto­rité de lutte con­tre les dis­cri­mi­na­tions et pour l’éga­lité). Désor­mais, « l’iden­tité natio­nale, c’est l’anti­dote au com­mu­nau­ta­risme ».

Ce dur­cis­se­ment nou­veau vise à faire oublier l’échec de la poli­ti­que du pré­si­dent sur tous les fronts - du pou­voir d’achat à l’insé­cu­rité. Ce qu’on pour­rait appe­ler mono­cul­tu­ra­lisme n’est autre que le repli sur une iden­tité natio­nale racia­li­sée. A l’été 2010 débute donc un troi­sième moment : avec le dis­cours de Gre­no­ble et la chasse aux Roms, les mas­ques tom­bent. L’heure est aux amal­ga­mes, emprun­tés à l’extrême droite, entre immi­gra­tion et délin­quance. Le pré­si­dent de la Répu­bli­que joue expli­ci­te­ment de logi­ques racia­les, et pas seu­le­ment con­tre les Roms : il pro­pose, con­tre cer­tains cri­mes, la déchéance de la natio­na­lité fran­çaise pour « toute per­sonne d’ori­gine étran­gère » (sic). Il ne s’agit plus d’immi­gra­tion ; c’en est fini de la rhé­to­ri­que de la diver­sité.

Après le réfé­ren­dum suisse con­tre les mina­rets, le pré­si­dent appe­lait encore, fin 2009 dans Le Monde, au res­pect mutuel entre « ceux qui arri­vent » et « ceux qui accueillent ». En 2011, il a renoncé même à cette appa­rente symé­trie : « Le res­pect dû à la France par ceux que nous accueillons est une exi­gence. » C’est que « la com­mu­nauté natio­nale fran­çaise ne veut pas chan­ger son mode de vie, son style de vie » : « Nous ne vou­lons pas modi­fier le calen­drier » (mais qui le demande ?), et « nous ne vou­lons pas que l’on prie de façon osten­ta­toire dans la rue ».

Pour­quoi l’islam joue-t-il un rôle si cen­tral et néga­tif dans le nou­veau dis­po­si­tif poli­ti­que de M. Sar­kozy - et, au-delà, de ses homo­lo­gues bri­tan­ni­que et alle­mande ? A l’heure de la crise, les poli­ti­ques euro­péen­nes d’iden­tité natio­nale ont voca­tion à faire oublier le choix des mar­chés con­tre la pro­tec­tion sociale. Si l’islam en est le bouc émis­saire pri­vi­lé­gié, c’est qu’il per­met de jeter un voile pudi­que sur ce qu’il fau­drait bien, sinon, qua­li­fier de racisme. La défense de l’iden­tité blan­che peut ainsi se pré­sen­ter comme un com­bat pour la démo­cra­tie : « Nous ne vou­lons pas tran­si­ger là-des­sus, la liberté pour les peti­tes filles d’aller à l’école, nous ne vou­lons pas que des imams puis­sent prê­cher la vio­lence. »

On com­prend mieux les réti­cen­ces de nos gou­ver­nants face aux révo­lu­tions tuni­sienne et égyp­tienne : si l’islam s’avère com­pa­ti­ble avec la démo­cra­tie, l’isla­mo­pho­bie perd sa jus­ti­fi­ca­tion démo­cra­ti­que. Pis : la démo­cra­tie pro­gresse au sud de la Médi­ter­ra­née alors qu’elle perd du ter­rain au nord. N’est-ce pas le moment de s’inter­ro­ger sur le racisme démo­cra­ti­que ?

Pour évi­ter de le faire, les diri­geants euro­péens pré­fè­rent bran­dir la menace de l’isla­misme sur la scène inter­na­tio­nale. Quant à l’iden­tité natio­nale, c’est la fuite en avant qui con­ti­nue - mais jusqu’où ?

Eric Fas­sin