De citoyen à citoyen

Cahier de doléan­ces et de pro­po­si­tions

pour refaire une Cité

 

 

Riches­ses, domi­na­tions, liber­tés

 

Gre­no­ble octo­bre 2010

Tout le monde me dit que je n’ai pas à me plain­dre parce que j’ai trouvé du tra­vail à la sor­tie de mes étu­des uni­ver­si­tai­res (bac+5) dans mon domaine de com­pé­tence. Ce qui m’énerve c’est que je suis con­si­dé­rée à 25 ans  comme chan­ceuse alors que je suis payée 1 250 euros nets par mois et que c’est un CDD de 18 mois. Motif, pas d’expé­rience alors que je côtoie tous les jours des ingé­nieurs qui ne gagnent pas moins de 2.000 euros pour un pre­mier tra­vail et le même nom­bre d’années d’étu­des. J’ai tout fait comme il fal­lait, j’ai cumulé 4 sta­ges en entre­prise pour un total de 18 mois dont un non rému­néré, je suis par­tie six mois au Canada en échange uni­ver­si­taire et pour­tant je suis trai­tée comme étant sous-diplo­mée et sans expé­rience. On me donne le grade d’assis­tante alors que je devrais être cadre avec mon mas­ter pro­fes­sion­nel dans lequel je suis entrée sur dos­sier. Mais je ne peux pas me plain­dre puis­que j’ai un tra­vail.  Je me sens vrai­ment uti­li­sée, on nous brade et il y a un tel déca­lage avec les ingé­nieurs que ça me dégoûte, pour­tant il faut bien des uni­ver­si­tai­res, pour­rait on vivre dans un monde avec seu­le­ment des ingé­nieurs? Il fau­drait des grilles de salai­res en fonc­tion du diplôme obtenu. Bien­ve­nue dans la vie active et en plus je ne suis même pas sûre d’avoir une retraite

 

Paris, octo­bre 2010

Tout m’énerve. La mon­tée du racisme, la pri­va­ti­sa­tion de l’édu­ca­tion, l’âge des retrai­tes. Ce que je trouve le plus inquié­tant c’est que je n’ai que 18 ans et que je me préoc­cupe de ma retraite. La France anti-démo­cra­ti­que dans laquelle on com­mence à vivre, je trouve ça aber­rant que les citoyens ne réa­gis­sent pas. On en arrive à un tel point dans le pays des droits de l’homme, les gens ne gueu­lent pas autant qu’il fau­drait. ça fait peur. Quand on voit qu’on ren­voie des Afghans alors que leur pays est en guerre. Les jour­naux télé­vi­sés, c’est du lavage de cer­veau autant que les émis­sions de télé­réa­lité. Comme jeune, mon ave­nir, je le vois dans la pré­ca­rité. Je m’atten­dais pas à ce que l’édu­ca­tion natio­nale se dégrade aussi vite. Faute de livres suf­fi­sants de phi­lo­so­phie cette année on change de manuels et on nous donne des manuels des années 90. Je vais pas par­tir car ce serait déser­ter comme dit notre cher minis­tre des Affai­res étran­gè­res. Au train où ça va la France sera un pays où les riches blancs seront rois. 

 

Meaux, sep­tem­bre 2010

Je m’appelle Maria et je vis en Seine et Marne du côté de Meaux. Je tra­vaille au minis­tère de la Jus­tice, place Ven­dôme. En fait je viens d’une famille modeste, mes parents étaient Por­tu­gais. J’ai pas fait beau­coup d’étude et je gagne pas beau­coup. Mon mari non plus, c’est pour ça que nous vivons en Seine et Marne. C’est un peu loin de là ou je tra­vaille, mais je suis con­tente car je suis huis­sier au minis­tère. Dans mon ser­vice les gens sont plu­tôt sym­pa­thi­ques. Mais ce que j’aime bien, c’est que là où je tra­vaille c’est beau, c’est agréa­ble. Ça com­pense. Mais on nous a dit que le Gou­ver­ne­ment avait décidé de ven­dre notre bâti­ment qui sera acheté par l’hôtel d’à côté. Y a plus que le minis­tre qui sera à Ven­dôme. On va aller à Issy les Mou­li­neaux, je crois. En tout cas, en ban­lieue. Pour moi ce sera beau­coup plus loin. Mais sur­tout, c’est dur car, moi j’étais très fière de pou­voir mon­trer à mes enfants où je tra­vaille. C’est un peu un palais, et il nous appar­tient aussi puis­que c’est à la Répu­bli­que, c’est aussi à nous. Ça com­pen­sait. Si je vais tra­vailler en ban­lieue, dans une autre ban­lieue, je ne quit­te­rai plus la ban­lieue.

Moi je suis con­tre qu’on vende pour un hôtel de luxe. Ces bâti­ments ils sont un peu au peu­ple quand ils sont à l’État. Pour­quoi l’État vend ses bâti­ments aux riches plu­tôt que de pren­dre l’argent là où il est ?

 

Annecy, sep­tem­bre 2010

Ce qui me révolte et m’indi­gne, c’est la des­truc­tion des ser­vi­ces publics et l’irres­pect des valeurs de soli­da­rité, de fra­ter­nité, de jus­tice, de vivre ensem­ble, con­te­nues dans le pro­gramme du Con­seil Natio­nal de la Résis­tance.

Plus de bureaux de poste dans les vil­la­ges, plus de trains qui s’arrê­tent dans  les peti­tes vil­les…A l’hôpi­tal public, le patient devient un client, on ne parle plus de santé pour tous, mais de ren­ta­bi­lité. On ferme les ser­vi­ces, les hôpi­taux et les mater­ni­tés de proxi­mité, on réduit dan­ge­reu­se­ment le per­son­nel hos­pi­ta­lier au détri­ment de la qua­lité des soins…

A l’école de la Répu­bli­que, c’est aussi la mar­chan­di­sa­tion, l’école publi­que qui oeu­vrait pour le déve­lop­pe­ment et l’épa­nouis­se­ment de l’enfant, aujourd’hui, on pré­pare et for­mate l’enfant pour l’entre­prise, pour la com­pé­ti­tion, la con­cur­rence, l’indi­vi­dua­lisme, la course au pro­fit…et là aussi on dimi­nue dan­ge­reu­se­ment les effec­tifs des ensei­gnants…

Le néo­li­bé­ra­lisme pro­duit misère et pau­vreté, des sans tra­vail, des sans loge­ment, des sans argent, des sans droits, des sans papiers…

Au plan per­son­nel, étant aveu­gle, je dénonce les galè­res ren­con­trées par les per­son­nes han­di­ca­pées pour obte­nir un emploi, une com­pen­sa­tion finan­cière et une pen­sion de retraite décen­tes, une auto­no­mie pour se dépla­cer ou s’expri­mer, une acces­si­bi­lité à tous les lieux…

Nos élus votent des lois à l’Assem­blée, au Sénat pour l’éga­lité des chan­ces pour les per­son­nes han­di­ca­pées, loi du 11 février 2005, mais bon nom­bre des arti­cles con­te­nus dans cette loi sont inap­pli­ca­bles.

 

Cré­teil, sep­tem­bre 2010

À cha­que fois le même acca­ble­ment, la même impasse : pour­quoi fau­drait-il que des élè­ves soient for­cés de choi­sir – une option plu­tôt qu’une autre, une filière con­tre une autre – quand ils ne le veu­lent pas ? Ou de con­ti­nuer au lycée – leur sco­la­rité, une matière – quand ils ne le dési­rent pas ? Parce qu’un ado­les­cent a, sans aucun doute, besoin de règles et de con­train­tes – oubliant com­bien les adul­tes aussi. Parce que la loi de l’offre et de la demande empê­che que tout soit pos­si­ble à l’iden­ti­que par­tout pour cha­que même élève. Mais encore fau­drait-il que cela soit un peu plus juste. N’est-elle pas dès lors étrange l’injonc­tion à l’orien­ta­tion ? Ne pas savoir ou trop bien savoir et alors les sou­cis com­men­cent. On pense pou­voir déci­der de soi et l’on décide pour nous. Et si l’on ima­gi­nait que le futur à 12, 16 et 20 ans n’était pas le même ? Autre­ment dit, faire en sorte que parti, sorti, du sys­tème sco­laire on puisse y reve­nir. Ne pas savoir, hési­ter, se cher­cher, ne devrait pas don­ner moins de droits.”

 

La Cour­neuve, sep­tem­bre 2010

Les mis­sions géné­ra­les d’inser­tion voient arri­ver ceux qui n’ont pas de diplô­mes. Ceux qui ont décro­ché. Et qui veu­lent rac­cro­cher. Les décro­cheurs « à temps plein », il est déjà trop tard. Mais que peu­vent-elles réel­le­ment ? Il est si éprou­vant d’accom­pa­gner ces ado­les­cents, d’écou­ter la parole de ces jeu­nes adul­tes dont la vie a été cas­sée parce que leur famille s’est bri­sée, parce que rien est sim­ple, parce que cha­que jour est une négo­cia­tion pour savoir de quoi demain sera fait, parce que la vie donne le sen­ti­ment que, déci­dé­ment, le mau­vais sort s’acharne tou­jours sur les mêmes. Pour­quoi faut-il que man­quent cruel­le­ment les struc­tu­res d’accueil, d’édu­ca­tion de rue, de sécu­rité, de sou­tien, d’hos­pi­ta­lité pour ceux qui ont si sou­vent à choi­sir entre aban­don et enfer­me­ment d’un côté, vio­lence et affron­te­ment de l’autre ? Il ne faut pas assis­ter dit-on. Mais encore pour­rait-on son­ger à ne pas creu­ser un peu plus ce qui l’est déjà assez.

 

Nevers, août 2010

Aujourd’hui les cam­pa­gnes de sen­si­bi­li­sa­tion aux lut­tes con­tre le can­cer met­tent l’accent sur le dépis­tage pré­coce et les pro­grès de la méde­cine qui est capa­ble de gué­rir aujourd’hui 80% des can­cers, mais pour autant, le fait d’avoir eu un can­cer dépisté tôt et guéri con­duit à une véri­ta­ble dis­cri­mi­na­tion dans l’accès à l’emprunt. Dou­ble péna­li­sa­tion, vitale. On a été malade et ensuite on est dans une case pour le reste de sa vie avec une sorte de vie limi­tée. Le secret médi­cal devrait aussi exis­ter pour les assu­reurs ! Comme on dit ce ne sont vrai­ment pas des phi­lan­thro­pes.

 

Vil­leur­banne, juillet 2010

« Liberté, Ega­lité, Fra­ter­nité », quel leurre sur le fron­ton des mai­ries fran­çai­ses ! La maxime n’a jamais été aussi trom­peuse. D’ailleurs com­ment pour­rait-il en être autre­ment dans une société pour une part « ghet­toï­sée » ou en voie de l’être tota­le­ment, qui n’a jamais eu droit à la parole. Qui eut ainsi un jour ima­giné l’ini­que des tou­tes récen­tes déci­sions pri­ses par un gou­ver­ne­ment fran­çais aux abois, sou­cieux de sa seule réé­lec­tion ? Non Vichy n’est pas loin ! Une popu­la­tion gran­dis­sante nour­rie aux amphé­ta­mi­nes des jeux à grat­ter ou des émis­sions peo­ple de TF1 et de M 6, gavée des pon­cifs les plus écu­lés, que l’on incite à con­som­mer tou­jours plus pour faire tour­ner un sys­tème qui ne pro­fite qu’aux action­nai­res (son­gez que leur part est pas­sée de 3% à 8% entre 1973 et aujourd’hui). C’est bien beau de rêver devant un buf­fet vide mais tout le monde n’est pas Char­lot dans « La ruée vers l’or », 1925. Le cinéma avait au moins l’avan­tage de n’être qu’une fic­tion. La faim et le man­que de tout sont aujourd’hui bien réels pour cer­tains. Les cen­tres d’aide à la per­sonne ne seraient pas aussi nom­breux en France et « les res­tau­rants du cœur » de Colu­che n’auraient pas autant de suc­cès si les pro­fits étaient mieux par­ta­gés. Com­ment cons­truire quand les droits les plus élé­men­tai­res ne sont plus assu­rés ? (droits au tra­vail, à l’édu­ca­tion, à la santé, à la sim­ple dignité) 

 

 

Cul­ture, savoirs

 

Paris, octo­bre 2010

Dans le der­nier film de Mathieu Amal­ric, Tour­née, le héros a une doléance. A la récep­tion d’un hôtel, au café, dans une sta­tion ser­vice, il demande “vous pou­vez arrê­ter la musi­que”? Oui, arrê­ter la musi­que. Dans les espa­ces publics, dans les mes­sa­ges d’attente. Arrê­ter l’écra­se­ment de la “musi­que d’ambiance, la nau­sée du “fond sonore”.  Arrê­ter de nous bou­cher les oreilles de ce flot con­tinu. Que l’on puisse enten­dre, s’enten­dre, et écou­ter la musi­que à laquelle nous choi­sis­sons de nous con­fier.

 

Paris, 20 sep­tem­bre 2010

Moins de 18 ans : ne plus rien voir, ne plus rien lire, ne plus savoir.

L’expo­si­tion de Larry Clark au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris est inter­dite au moins de 18 ans. Cette inter­dic­tion est la pre­mière dans un musée fran­çais, mais elle vient con­fir­mer une lame de fond liber­ti­cide, qui croît depuis plu­sieurs années : livres sous cel­lo­phane avec aver­tis­se­ment, inter­dic­tion de films au moins de 18 ans, plain­tes con­tre des expo­si­tions. Le pré­texte évo­qué est le plus sou­vent cons­truit sur une dou­ble hypo­cri­sie et une con­fu­sion. L’hypo­cri­sie pre­mière est de faire res­sur­gir et d’agi­ter la soi-disant « inno­cence » des ado­les­cents : leur inter­dire l’accès à une expo­si­tion, c’est sau­ve­gar­der leur « regard » de tou­tes les vio­len­ces – et les plai­sirs – qu’ils seraient bien en peine d’ « inven­ter » sans ces expo­si­tions. La deuxième est de pré­ser­ver « l’inté­grité » de l’œuvre et la liberté de créa­tion : c’est-à-dire de pou­voir la pré­sen­ter exhaus­ti­ve­ment, mais aux seuls regards d’adul­tes qui sont déjà tel­le­ment impré­gnés de vio­lence et per­ver­tis qu’il n’y a plus de salut à atten­dre pour eux. C’est aussi faire croire que l’inté­grité de l’œuvre appar­tient à l’œuvre elle-même et non pas aux regards qui la cons­trui­sent. La con­fu­sion enfin est de ne pas dis­tin­guer une expo­si­tion, un livre, un film, c’est-à-dire le choix, rare­ment gra­tuit en temps, en effort et en argent, de voir ou de lire, de tous les sup­ports qui s’impo­sent à nous (télé­vi­sion, publi­cité, etc.). Tous ces pré­tex­tes implo­sent quand ce qui est pré­senté bardé d’inter­dic­tions est acces­si­ble dès le pre­mier clic sur inter­net (il suf­fit de taper « Larry Clark, pho­tos » sur Goo­gle ima­ges pour voir les pho­to­gra­phies pré­sen­tées dans l’expo­si­tion).

En fait, ces labo­rieu­ses jus­ti­fi­ca­tions ne mas­quent que des renon­ce­ments poli­ti­ques. L’inter­dic­tion au moins de 18 ans de l’expo­si­tion de Larry Clark a l’avan­tage d’énon­cer clai­re­ment par la voix de Chris­to­phe Girard, adjoint à la cul­ture de la Ville de Paris, l’un de ces renon­ce­ments : l’expo­si­tion pré­sente «un ris­que avéré» de pro­vo­quer le dépôt d’une plainte par des asso­cia­tions de catho­li­ques inté­gris­tes, comme celle, tou­jours en cours, à pro­pos de l’expo­si­tion Pré­su­més inno­cents (2000, CAPC, Bor­deaux). Aban­don­ner le champ de bataille avant même l’affron­te­ment est sans doute la meilleure leçon poli­ti­que à don­ner au moins de 18 ans.

Mais ne plus rien voir, ne plus rien lire, ne plus savoir n’est-il pas aussi la meilleure manière de déchaî­ner la vio­lence. 

 

Bou­lo­gne, sep­tem­bre 2010

La « Mai­son de l’his­toire de France » dont Nico­las Sar­kozy vient d’annon­cer dans son dis­cours des Eyzies (sep­tem­bre 2010) qu’elle doit pren­dre place aux Archi­ves de France est un pro­jet dan­ge­reux.Dan­ger de vou­loir à nou­veau for­ma­ter l’his­toire comme de la pro­pa­gande en faveur d’une drôle d’idée d’iden­tité cul­tu­relle his­to­ri­que, une drôle d’injec­tion ras­su­rante de roman natio­nal. La let­tre de mis­sion envoyée le 31 mars 2009 par Nico­las Sar­kozy et Fran­çois Fillon au nou­veau Minis­tre de l’Immi­gra­tion, de l’inté­gra­tion, de l’iden­tité natio­nale, du déve­lop­pe­ment soli­daire, s’inti­tule « La pro­mo­tion de notre iden­tité natio­nale doit être au cœur de votre action ». Il y est clai­re­ment pré­cisé que le Minis­tère de l’Iden­tité Natio­nale pren­dra part à la mise en place du Musée.

Le lieu fina­le­ment choisi, après de nom­breu­ses pro­po­si­tions et dis­cus­sions est le site des archi­ves de France au cœur du Marais. Les archi­ves ne seraient plus aux archi­ves et l’his­toire dans la con­flic­tua­lité de ses inter­pré­ta­tions ne pour­rait plus s’y déve­lop­per. Car les archi­ves sont un des ins­tru­ments de l’éta­blis­se­ment d’une his­toire qui ne soit pas le seul déploie­ment, plus ou moins habile, des dis­cours sou­hai­tés par les pou­voirs. La mai­son de l’his­toire se ferait  au détri­ment des poli­ti­ques de déve­lop­pe­ment actuel des archi­ves qui ont besoin de cet espace. Enfin, n’y a-t-il pas d’autres lieux pour expo­ser l’his­toire que les hôtels prin­ciers ; alors que tant d’espa­ces du tra­vail rap­pel­le­raient plus aisé­ment que l’his­toire est aussi faite de tant de « vies ordi­nai­res», du monde et des hom­mes de peu, des hom­mes et des fem­mes dont la vie fut autre chose que la cons­truc­tion de l’Etat-nation.

 

Le Ples­sis Tré­vise, juillet 2010,

J’ai grandi en ban­lieue pari­sienne, dans dif­fé­ren­tes ban­lieues, plus ou moins éloi­gnées du cen­tre de Paris, et j’ai connu des années heu­reu­ses et fruc­tueu­ses à l’école publi­que. La com­mu­nale d’abord où dans la cour de récréa­tion se côtoyaient des enfants de cités pavillon­nai­res, des enfants d’immeu­bles ordi­nai­res et des enfants de cités Emmaüs. Il y avait là des enfants qui venaient du Magh­reb, d’Espa­gne, du Chili, d’Europe cen­trale, peut-être était-ce la You­go­sla­vie, enfant je ne savais pas trop. Je ne sais tou­jours pas mais je me sou­viens que cer­tains étaient plu­tôt en âge d’être au col­lège, qu’ils appar­te­naient à une classe où on appre­nait le fran­çais et qu’en cours d’année ils arri­vaient dans les autres clas­ses en par­lant dif­fi­ci­le­ment mais en étant les meilleurs en maths ou les meilleurs en gym, par­fois en des­sin, par­fois pas bons du tout à l’école. C’était des figu­res for­tes de l’école, entre grands frè­res et gran­des sœurs qui ensuite par­taient ailleurs, en fait quand ils savaient bien le fran­çais. C’était dans les années 1973-1976. Depuis un moment déjà, l’ensei­gne­ment du fran­çais lan­gue étran­gère ne se fai­sait plus au sein de la même école, désor­mais j’ai entendu qu’il était très expli­ci­te­ment en dan­ger. On ne l’ensei­gne­rait plus à l’école mais dans des asso­cia­tions, ailleurs. Cette sépa­ra­tion des uns et des autres, des lieux et des objec­tifs, je trouve ça triste. Appren­dre une lan­gue c’est aussi pou­voir la par­ler avec des plus petits qui veu­lent vous ren­con­trer et ouvrent de grands yeux sur de bel­les étran­gè­res et de grands gar­çons très forts. ça fait mal de voire ainsi pro­gram­mer la sépa­ra­tion des corps et des esprits. Cer­tains disent que ce n’est plus pos­si­ble. Moi je ne com­prends pas pour­quoi. Mes deux grands-mères, étran­gè­res étaient anal­pha­bè­tes, ma mère ado­rait lire, et je suis deve­nue pro­fes­seur de fran­çais. C’est dou­lou­reux pour moi de voir que l’on ne veut plus croire dans ce pays à ces tra­jec­toi­res pas seu­le­ment socia­les ou de réus­site, mais tra­jec­toi­res de pas­sage des lan­gues et d’amour de la lan­gue. Canetti, Kafka, Kun­dera on ne veut vrai­ment plus rien en savoir ? On a beau­coup cri­ti­qué la vio­lence sym­bo­li­que des usa­ges du fran­çais à l’école publi­que, du modèle d’inté­gra­tion répu­bli­cain, mais l’épreuve de la lan­gue était alors aussi épreuve de la vie à vivre avec ses joies, ses dou­leurs, ses décep­tions et ses enthou­sias­mes. Aujourd’hui c’est juste une épreuve sup­plé­men­taire pour juste avoir le droit de sur­vi­vre.

 

Lille, juillet 2010.

Pour que les struc­tu­res comme des musées sur­vi­vent finan­ciè­re­ment, on se retrouve à accep­ter des par­te­na­riats mécé­nats qui trans­for­ment le sens de ces ins­ti­tu­tions cul­tu­rel­les. Elles pro­po­sent des évé­ne­ments, des ate­liers, des anni­ver­sai­res pour les enfants, de l’agi­ta­tion cul­tu­relle mais le fond est aujourd’hui peu tra­vaillé. Quand on pro­pose des sujets com­plexes, les tutel­les ont peur et elles récla­ment essen­tiel­le­ment des acti­vi­tés dites « grand public ». Mais ce grand public aussi a droit à une offre de qua­lité !  L’enter­tai­ne­ment rem­place trop sou­vent l’éton­ne­ment. S’amu­ser c’est bien, mais décou­vrir en soi et autour de soi des mon­des incon­nus, c’est tout de même mieux ! La voca­tion d’une poli­ti­que publi­que de la cul­ture ce n’est pas de pro­duire du con­sen­sus, de con­for­ter cha­cun dans son train train. Non, c’est de pro­duire juste plus de vie, une vie autre. ça sonne un peu vieux, mais la cul­ture c’est fait pour chan­ger la vie.

 

Avi­gnon, juillet 2010

N’est-il pas insensé que pour pou­voir assis­ter à des spec­ta­cles du in d’Avi­gnon, il faille s’y pren­dre dans les deux heu­res qui sui­vent l’ouver­ture des réser­va­tions ? À moins d’être invité par x ou y, par telle con­nais­sance. C’est la même chose sou­vent pour des spec­ta­cles de l’Opéra de Paris, les « gran­des » expo­si­tions. Bien sûr, il y a tou­tes les sal­les qui ne deman­dent aussi qu’à se rem­plir. Mais on ne déco­lère pas con­tre un sys­tème de pri­mes qui pri­vi­lé­gient ceux qui pré­voient des mois à l’avance leurs acti­vi­tés cul­tu­rel­les. Mais encore faut-il faut avoir de quoi avan­cer les som­mes colos­sa­les des abon­ne­ments. Pour­quoi péna­li­ser ceux dont le désir pour le spec­ta­cle vivant naît à l’impro­viste ?  C’est la ran­çon du suc­cès sans doute – il n’est pas cer­tain pour autant que ce soit au béné­fice de la démo­cra­ti­sa­tion cul­tu­relle : la cul­ture est une indus­trie régie par la loi de l’offre et de la demande. Mais c’est aussi la vic­toire des insi­ders, de ceux qui con­nais­sent déjà, qui sont dans la place ou qui sont dans le réseau des pla­cés. On se dit alors qu’il n’y a plus que le cinéma, la radio et la télé­vi­sion qui méri­tent notre atten­tion. Et l’on n’arrive pas tout à fait à s’en satis­faire.

 

Vin­cen­nes, juin 2010

Tra­vailler nos rap­ports au temps et à l’espace n’est pas tâche facile. C’est même par­fois bien dif­fi­cile quand les déra­pa­ges se font de tous ordres. Son­geons qu’il y a peu encore le pou­voir en place (est-ce pour avoir plus encore les cou­dées fran­ches ou par incul­ture tout sim­ple­ment ?) n’hésita pas à pro­po­ser un pro­jet de loi enté­ri­nant la sup­pres­sion même de l’ensei­gne­ment de l’his­toire et de la géo­gra­phie. Quand vous enten­dez un minis­tre de la Répu­bli­que (ancien­ne­ment employé du mar­ke­ting puis DRH chez l’Oréal) vou­loir pas­ser aux oubliet­tes les deux dis­ci­pli­nes dans les clas­ses de ter­mi­nale scien­ti­fi­que (8 décem­bre 2009) au pré­texte que les élè­ves auront ainsi plus de temps à con­sa­crer aux matiè­res « impor­tan­tes », com­ment ne pas s’indi­gner devant un tel « crime », je dis bien « crime ». Comme si le futur jeune scien­ti­fi­que n’en était pas pour autant citoyen. L’aide à la prise de cons­cience et au posi­tion­ne­ment d’un indi­vidu dans le temps et dans l’espace fait par­tie des ensei­gne­ments fon­da­men­taux, comme la res­pi­ra­tion est inhé­rente au fonc­tion­ne­ment du corps humain. Ni plus ni moins, la ques­tion ne devrait même pas être posée.

 

Colom­bes, juin 2010

Au cœur de la ville, ils ont tué les cafés. Quel­ques cafés immi­grés résis­tent encore, mais c’est bien­tôt fini. Et puis même eux ne sont plus gais comme avant. Pour résis­ter à TF1, ils ont dû met­tre TF1 dans leurs cafés, et c’est l’une des cho­ses les plus tris­tes du monde. J’ai des amis pari­siens qui croient encore aller au café, alors qu’eux aussi n’ont plus que des loun­ges bran­chés où il faut deman­der à sa ban­que un cré­dit à la con­som­ma­tion pour se payer deux biè­res d’affi­lée. Mais à Colom­bes, on n’a même pas ça. Et une ville sans cafés, ce n’est plus une ville, ça n’a plus de sens et plus de vie. On y boit seul, on y fume seul, on y parle tout seul devant sa télé. C’est triste Colom­bes.

 

Paris, 18e, juin 2010

J’aimais bien la fête de la musi­que au début, mais c’est deve­nue la fête de la tris­tesse. Je me suis pro­me­née dans mon quar­tier et j’ai vu plus d’alcool à ven­dre sur les trot­toirs que de grou­pes de musi­ciens. C’est peut-être vieux jeu, mais j’ai le sen­ti­ment d’une société qui n’a aucun souf­fle, car après tout la musi­que c’est le souf­fle. On étouffe ce 21 juin. 

 

 

Ins­ti­tu­tions démo­cra­ti­ques

 

Paris, 18e, août 2010

Je trouve que, arri­vés au point où nous en som­mes, ce qui fait le plus mal dans ce pays c’est son pré­si­dent, Nico­las Sar­kozy. Il menace le pays et je me demande s’il ne fau­drait pas deman­der sa déchéance, lui reti­rer sa natio­na­lité ou sa citoyen­neté ou les deux pour des rai­sons qui sont nom­breu­ses :

- décrets anti­cons­ti­tu­tion­nels mul­ti­ples

- non res­pect de la sépa­ra­tion des pou­voirs exé­cu­tifs et judi­ciai­res

- mise en dan­ger de la cohé­sion natio­nale pour rai­sons de décrets racis­tes et vichys­tes

- mise en dan­ger de l’ordre poli­ti­que par une répres­sion aveu­gle

- com­pli­cité de délin­quance fis­cale ……. etc.

On peut expri­mer ça mieux et plus jus­te­ment peut-être. Mais vrai­ment nous n’avons pas de pré­si­dent !

 

Gre­no­ble, juillet 2010

Dans un pays comme la France l’hyper pré­si­dence donne trop de pou­voir à l’exé­cu­tif et ne per­mets pas de déve­lop­per une véri­ta­ble oppo­si­tion démo­cra­ti­que. Les mou­ve­ments sociaux de résis­tance ne sont pas négli­gea­bles, mais sans débou­ché poli­ti­que légis­la­tif ils sem­blent devoir tou­jours res­ter mou­ve­ments morts, voix blan­che. Com­ment vou­loir encore agir si c’est tou­jours sim­ple­ment pour per­dre des jour­nées de salai­res ? Pour remé­dier à cet état de fait qui nous laisse nous gens du peu­ple sans voix, il fau­drait que les élec­tions légis­la­ti­ves ser­vent de con­tre­poids aux élec­tions pré­si­den­tiel­les à mi par­cours, pour que le pré­si­dent écoute le pays et pour que le pays puis­sent réa­gir dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel clair. Sinon nous ne som­mes plus des citoyens, juste les din­dons d’une farce qui se joue tous les cinq ans.

 

Paris, 5e juin 2010

En fait je suis très éner­vée de voir com­ment fonc­tion­nent les ins­ti­tu­tions démo­cra­ti­ques au sein de l’école publi­que. Dans un col­lège, des délé­gués de cin­quième n’ont pas été pré­ve­nus du chan­ge­ment d’horaire de leur con­seil, quand ils sont arri­vés il avait déjà eu lieu, et la prin­ci­pale adjointe avait fait le con­seil en décla­rant qu’ils étaient peut-être par­tis en vacan­ces. Ils ont cer­tes obtenu des excu­ses le len­de­main, mais com­ment adhé­rer à un modèle qu’on appelle démo­cra­tie quand il est autant mal­traité  dans l’enfance ? A l’école pri­maire, dans mon expé­rience c’est pire. Non seu­le­ment on appelle for­ma­tion à la citoyen­neté des enfants, des for­ma­tions à l’obéis­sance aux pro­po­si­tions des adul­tes, mais en plus les con­seils d’école ne res­sem­blent en rien à des con­seils. Là où j’ai été élu, la direc­trice  dis­po­sait de deux heu­res pour empê­cher que quoi que ce soit d’inté­res­sant ne se dise et les parents élus, s’ils pro­tes­taient étaient vio­le­ment agres­sés et même par­fois mis en qua­ran­taine, calom­niés, accu­sés de met­tre une mau­vaise ambiance dans l’école. J’ai même vu un ins­ti­tu­teur décla­rer dans sa réu­nion de ren­trée  qu’il n’accep­te­rait aucune remar­que sur la direc­trice. Mais cette capo­ra­li­sa­tion des con­seils, c’est ça qui met une mau­vaise ambiance dans l’école ! Le cli­vage entre parents et ins­ti­tu­teurs est cons­truit, alors que nom­breux sont les parents qui veu­lent s’inves­tir dans l’école, pro­po­sent des acti­vi­tés péris­co­lai­res cons­tam­ment reje­tées.  Les parents voilà les enne­mis. Je me demande com­ment on en est arrivé là.

 

 

Jus­tice

 

Saint Ouen, Sep­tem­bre 2010

Je suis employée de can­tine et je gagne 1000 euros par mois. J’ai deux enfants. J’ai eu un con­flit avec mon pro­prié­taire qui ne vou­lait pas faire des tra­vaux con­tre l’humi­dité dans ma mai­son. Parce que je croyais pou­voir obte­nir que mon pro­prié­taire fasse les tra­vaux, j’ai demandé l’aide juri­dic­tion­nelle pour avoir un avo­cat. Mais un avo­cat comme ça, c’est pas les meilleurs, il ne s’occupe pas de toi. Ce n’est pas l’accès à une bonne jus­tice. De plus l’avo­cat m’a demandé de lui payer quel­que chose en plus, sous la table. Il m’a dit qu’il n’était pas assez payé par l’Etat pour s’occu­per de mon affaire. J’ai donné mais il ne s’est pas plus occupé de moi. Le jour du pro­cès, c’est moi qui ait parlé car je con­nais­sais mieux la situa­tion que lui.  Le juge m’a donné rai­son, mais mon pro­prié­taire ne fait rien. Et mon avo­cat ne m’aide pas. Au tri­bu­nal, on m’a dit de m’adres­ser à une asso­cia­tion. Mais j’ai gagné, pour­quoi je n’ai pas ce qui m’est du ? Il faut que la jus­tice s’occupe aussi des peti­tes gens.

 

Sécu­rité, liber­tés publi­ques

 

Tours, sep­tem­bre 2010  

Au début, lors­que c’est arrivé pour la pre­mière fois, j’ai trouvé cela amu­sant. C’était il y a long­temps, quel­ques dix ans pas­sés.

Je pre­nais le métro et lors­que je suis ren­tré sur le quai pour atten­dre la rame, je me suis vu sur un écran de con­trôle en train de des­cen­dre l’esca­lier. C’était un peu comme si je pas­sais à la télé et, je m’en sou­viens sans aucune gloire, je crois que j’ai fait le pitre face à mon image ren­voyée.

L’argu­ment sécu­ri­taire en était à ses débuts et je ne voyais pas le dan­ger d’un tel déploie­ment de moyens tech­ni­ques qui pou­vait sur­veiller les faits et ges­tes de tous ceux qui pour le tra­vail, les loi­sirs ou tout sim­ple­ment la néces­sité du dépla­ce­ment pou­vaient se trou­ver con­tre leur gré saisi dans une cas­sette vidéo. Je n’avais rien à y per­dre pen­sais-je alors que ma liberté de mou­ve­ment était mena­cée. Je ne me ren­dais pas compte qu’un flou, qu’une ambi­guïté était en train de naî­tre entre l’espace public et l’espace privé.

Mais ce phé­no­mène allait gran­dis­sant et alors l’impres­sion, la cer­ti­tude d’être per­pé­tuel­le­ment sur­veillé, vu, regardé ne cessa de s’immis­cer dans ma vie quo­ti­dienne. Que ce soit au volant de ma voi­ture, dans les gares, dans les rues, par l’inter­mé­diaire de ma carte ban­caire ou par celui de mon télé­phone por­ta­ble et de mon ordi­na­teur la sur­veillance de tous les citoyens allait gran­dis­sant. Ce que je remar­quais alors c’est que c’était les plus fai­bles et les plus dému­nis qui en étaient les plus vul­né­ra­bles vic­ti­mes car pour eux cette sur­veillance de tous les ins­tants pas­sait ina­per­çue. L’argu­ment sécu­ri­taire pre­nait alors de l’ampleur et ren­trait sur le mar­ché. Je rece­vais des publi­ci­tés pour des sys­tè­mes de vidéo sur­veillance de mon domi­cile et le syn­dic de mon immeu­ble pro­fes­sion­nel ins­tal­lait une caméra pour fil­mer les voi­tu­res qui ren­traient et sor­taient de l’îlot rési­den­tiel. Encore une fois je me disais que je n’avais rien à cacher et que ma vie pri­vée n’avait de secrets que pour moi-même. Erreur, fatale erreur et je mis alors du temps à m’aper­ce­voir que ce qui était menacé, que ce qui était en péril était jus­te­ment ce que pen­sais le plus à l’abri soit ma sub­jec­ti­vité qui le plus tech­ni­que­ment et le plus objec­ti­ve­ment du monde pou­vait être con­tes­tée et ne plus avoir de secret pour per­sonne.

Pour­rais-je demain con­tes­ter que je me trou­vais à telle sta­tion de métro alors qu’en toute cons­cience je pou­vais l’avoir oublier ? Pour­rais-je demain con­tes­ter que je rou­lais sur l’auto­route à 140 km/h alors qu’en toute bonne foi cela ne pré­sen­tait pour moi aucun dan­ger ? Pour­rais-je con­tes­ter demain avoir offert un res­tau­rant à une belle incon­nue en payant l’addi­tion avec ma carte ban­caire ? Pour­rais-je con­tes­ter qu’à 23h du soir, en sor­tant du cinéma, je pris un vélib pour me ren­dre dans un autre arron­dis­se­ment, une rue, un appar­te­ment pro­che d’une autre sta­tion vélib ?

Il fal­lait peu à peu que je prenne acte que tous mes faits et ges­tes pou­vaient être sur­veillés ou être mis sous sur­veillance à mon insu ou par mon con­sen­te­ment voire mon impos­si­bi­lité d’échap­per aux moyens tech­no­lo­gi­ques mis en œuvre pour appa­rem­ment faci­li­ter ma vie quo­ti­dienne.

Ce qui est mis en cause, ce qui est dérangé, déformé c’est bel et bien le tracé d’une fron­tière entre le public, entre l’espace public et le non public, entre l’espace public ou poli­ti­que et le chez-soi indi­vi­duel ou fami­lial. La fron­tière se trouve prise dans une tur­bu­lence juri­dico-poli­ti­que, en voie de déstruc­tu­ra­tion-restruc­tu­ra­tion, au défi du droit exis­tant et des nor­mes éta­blies. A par­tir du moment où une auto­rité publi­que, un Etat, tel ou tel pou­voir d’Etat, se donne ou se voit recon­naî­tre le droit de con­tô­ler, sur­veiller, inter­dire des échan­ges que les échan­geurs jugent pri­vés, mais que l’Etat peut inter­cep­ter puis­que ces échan­ges tra­ver­sent l’espace public et y devien­nent dis­po­ni­bles, alors tout l’accueil de la per­sonne, tout le droit à la sub­jec­ti­vité la plus secrète, tou­tes les lois de l’hos­pi­ta­lité de l’étran­ger, du sim­ple tou­riste au rési­dant clan­des­tin s’en trou­vent bou­le­ver­sées.

Allons plus loin : Puis-je encore avoir un «  chez-moi »  si ce der­nier, espace privé par excel­lence, est aussi cons­ti­tué par le champ d’action de ma ligne télé­pho­ni­que, de celui de mon réseau inter­net, par la récep­tion de mon télé­phone por­ta­ble. Ce «  chez-moi » en prin­cipe invio­la­ble et à par­tir duquel, grâce à mon télé­phone ou mon ordi­na­teur je peux invi­ter qui je veux à y entrer, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, que ce soit mon voi­sin de palier, un con­ci­toyen ou un inconnu à l’autre bout du monde, si donc mon «  chez-moi » est aussi cons­ti­tué de mon e-mail, de mon fax, de mon accès inter­net toute inter­ven­tion de l’Etat devient un viol de l’invio­la­ble, là où en prin­cipe per­sonne sans mon con­sen­te­ment ne peut vio­ler mon espace privé. Or les pos­si­bi­li­tés tech­nos­cien­ti­fi­ques mena­cent l’inté­rio­rité du chez-soi et par con­sé­quent l’inté­grité du soi, de l’ipséité. Ces pos­si­bi­li­tés que l’on croit, à tort, sub­si­diai­res ou excep­tion­nel­les, for­cées qu’elles seraient par la rai­son d’Etat ou par on ne sait quelle force majeure, ces pos­si­bi­li­tés sont des mena­ces qui pèsent sur le ter­ri­toire pro­pre du pro­pre et sur le droit de la pro­priété pri­vée. Elles sont, n’en dou­tons pas à l’ori­gine de tou­tes les réac­tions ou de tous les res­sen­ti­ments puri­fi­ca­teurs. Par­tout où le «  chez soi » est violé, par­tout où il y a viol, con­trainte par corps, con­train­tes et souf­fran­ces des corps, se pro­file à l’hori­zon une réac­tion vio­lente de pri­va­ti­sa­tion, fami­lia­liste ou natio­na­liste, vir­tuel­le­ment xéno­phobe.

Nous som­mes au bord de ce gouf­fre car aucune réponse poli­ti­que ne vient modé­rer ou apai­ser quoi­que que ce soit de ce phé­no­mène dont on ne sait plus au juste s’il est voulu ou non.

 

 

Paris 18e, juin 2010

Dans mon quar­tier, il y a bien long­temps que les poli­ciers ne pas­sent que rapi­de­ment en voi­ture. Quand il y a un pro­blème et qu’on télé­phone, on nous répond qu’on n’avait qu’à habi­ter ailleurs. J’aime bien mon quar­tier, je trouve que c’est dom­mage de lais­ser le champ libre à quel­ques uns qui ne res­pec­tent pas les autres. Il suf­fi­rait que les poli­ciers soient plus pré­sents et dis­cu­tent un peu avec les gens pour con­naî­tre les pro­blè­mes et pas se trom­per quand ils inter­vien­nent. Une fois ils ont fra­cassé la porte d’une voi­sine, ils s’étaient trom­pés. Elle n’a pas pu se faire rem­bour­ser les dégâts. Ce n’est pas juste et ce n’est pas de la bonne police.

 

Amiens, juin 2010

A Etou­vie, un quar­tier d’Amiens sen­si­ble, la ville avait jugé bon d’équi­per l’espace mul­ti­mé­dia du cen­tre com­mer­cial d’un ordi­na­teur pour don­ner des moyens aux jeu­nes qui en auraient besoin pour les révi­sions du BAC. Un ani­ma­teur devait régu­ler son usage.

En fait voilà ça mar­che plu­tôt bien cette ver­sion de sou­tien sco­laire pour grands. Mais alors que tout allait bien, la police natio­nale s’auto­rise à effec­tuer à l’inté­rieur de la salle de ser­vice muni­ci­pale, un con­trôle d’iden­tité. L’ani­ma­teur pro­teste, il trouve anor­mal que son tra­vail et celui des ado­les­cents soit gêné, dérangé. Les jeu­nes gens mon­trent leurs papiers mais lui ne les a pas sur lui, ils sont dans son blou­son resté sur le porte man­teau, un peu plus loin. Tout en mani­fes­tant sa mau­vaise humeur, il se déplace pour aller les cher­cher  et à ce moment, la police le pla­que au sol, le menotte et lui donne des coups de pied. Il est fina­le­ment emmené au poste sous le regard médusé des ado­les­cents et du public.

Evi­dem­ment le soir, de récit en récit, ça s’échauffe et dans le quar­tier des embryons d’émeu­tes ont lieu, on brûle des pou­bel­les, des voi­tu­res. Du coup les CRS inter­vien­nent en pleine nuit à 5h30 du matin. Ils sont har­na­chés comme pour une guerre civile et réveillent les gens en fai­sant de grands fais­ceaux de lumiè­res dans les fenê­tres des immeu­bles. Les gens se réveillent dans un quar­tier qua­drillé.

Cette police, elle pro­vo­que l’insé­cu­rité plu­tôt qu’elle ne la règle. C’est comme sur Amiens Nord , il y a des con­trô­les poli­ciers trois fois par jour, évi­dem­ment que ça énerve. Mais dans les peti­tes vil­les comme Vil­lers Bre­ton­neux, ou Moreuil, là il n’y a pas de pré­sence poli­cière quand les gens en ont besoin. Juste un héli­co­ptère qui tourne au des­sus du parc archéo­lo­gi­que.

 

 

Habi­ter, Réno­va­tion urbaine

 

Lyon, sep­tem­bre 2010

Quand ils ont décidé de détruire l’immeu­ble où j’habi­tais j’étais pas con­tre. Ils vou­laient aérer le quar­tier faire une rue au milieu des immeu­bles. On m’a dit que je serai relogé dans le quar­tier après la réno­va­tion. J’ai dit oui et nous avons été parmi les pre­miers à quit­ter l’immeu­ble et être relo­gés dans une ville à côté en atten­dant la démo­li­tion et la recons­truc­tion du quar­tier. Mais faire démé­na­ger tou­tes les 25 famil­les de l’immeu­ble ça a mis 3 ans, j’ai donc attendu. Puis on nous a invité à voir la démo­li­tion de l’immeu­ble, il y avait même un minis­tre, celui qui s’occupe de ça au gou­ver­ne­ment. Puis, ils ont recons­truit des immeu­bles et refait le quar­tier. C’est devenu mieux. Mais en tout, il s’est passé 5 ans, mes enfants sont par­tis faire leur vie, et on m’a dit qu’avec mon mari on était plus prio­ri­taire car mon mari à un tra­vail et nous n’avons plus d’enfants à la mai­son. Et donc je dois res­ter là où je suis. Je n’ai pas pro­fité de la réno­va­tion alors qu’au départ j’ai joué le jeu. La réno­va­tion des immeu­bles est ce que ça doit ser­vir à bou­le­ver­ser la vie des gens qu’ils soient d’accord et puis après qu’il n’en pro­fite pas. Je vou­drais retrou­ver mes voi­sins d’avant.   

 

Paris, 20e , sep­tem­bre 2010

Je vou­drais que les voix auto­ma­ti­ques se tai­sent. Tous ces bruits qui satu­rent l’espace public, et en par­ti­cu­lier les trans­ports en com­mun: la son­ne­rie du bus qui ouvre ses por­tes, l’annonce de la pro­chaine sta­tion de métro, dite d’un ton si irréel que le nom en devient mécon­nais­sa­ble, les mes­sa­ges en gare, com­po­sés de phra­ses qui n’ont plus aucun rythme parce qu’elles sont fai­tes de mots préen­re­gis­trés col­lés les uns aux autres. Jour après jour, c’est la même voix syn­thé­ti­que qui, de sa dic­tion heur­tée, m’intime de ne pas fumer, de m’éloi­gner du quai, d’être atten­tif ensem­ble. Et qu’on ne me fasse pas croire que ces voix sont uti­les aux aveu­gles. De toute façon elles ne nous disent jamais ce qu’on vou­drait savoir. Ce qu’elles nous ordon­nent en revan­che, c’est d’être con­ti­nû­ment vigi­lants et per­for­mants, de ne sur­tout pas nous aban­don­ner à la rêve­rie du voya­geur.

 

Cap Corse, août 2010

Jusqu’il n’y a pas si long­temps, ce petit bout de mon­ta­gne plon­geant dans la mer était resté à l’écart de la fré­né­sie immo­bi­lière que le Sud de l’île, sans évo­quer la Sar­dai­gne ou l’Espa­gne, con­naît depuis une ving­taine d’années main­te­nant. Depuis quel­ques années tou­te­fois, on cons­truit tou­jours plus. Au nord de Bas­tia, les mai­sons à flanc se mul­ti­plient sur des ter­rains long­temps con­si­dé­rés comme incons­truc­ti­bles à la sor­tie des petits ports – les « mari­nes » – qui jalon­nent la côte. C’est nor­mal dans un sens : il faut bien que les Cor­ses se logent et ils ont le droit, autant que les tou­ris­tes, à vivre dans un cadre agréa­ble. Dans le même ordre d’idée, on ne peut pas se plain­dre que les rou­tes soient élar­gies, ren­dues plus sûres aussi, même si évi­dem­ment cela cons­ti­tue sans aucun doute le pré­lude à une cir­cu­la­tion accrue et donc à un éta­le­ment urbain tou­jours plus grand. En revan­che, ce qu’on ne s’expli­que pas, c’est pour­quoi on n’inter­dit pas de bâtir là où l’on sait d’ores et déjà – il ne faut pas être géo­gra­phe spé­cia­liste du cli­mat médi­ter­ra­néen ou des ris­ques – qu’il sera com­pli­qué de se pro­té­ger du feu, des ébou­le­ments. Qu’y ache­mi­ner l’eau a un coût déme­suré. Que la trans­for­ma­tion des sols pro­vo­quera imman­qua­ble­ment des affais­se­ments. On se retient de pen­ser que les mau­vai­ses maniè­res de l’éco­no­mie du bâti­ment y trou­vent un espace de pré­di­lec­tion. Le court terme en la matière est déses­pé­rant.

 

Impuis­sance syn­di­cale

 

Rou­baix, sep­tem­bre 2010

Ça fait des années que je suis au syn­di­cat. Mon père y était déjà et mon grand père aussi.

Dans ma famille et mon métier, c’était natu­rel. On deve­nait « arpette » et on pre­nait sa carte.

L’action syn­di­cale j’y croyais. Et puis j’ai com­mencé à me poser des ques­tions. D’abord sous la gau­che, j’ai res­senti comme un malaise, on nous atta­quait pour des avan­ta­ges qu’on avait depuis la guerre et notre syn­di­cat pro­tes­tait, mais on avait de plus en plus le sen­ti­ment que c’était pour la forme. En 1995, j’ai fait grève long­temps, mais j’étais jeune et je n’avais pas encore une famille. Depuis, on remet en cause nos acquis, mais la seule réponse c’est une jour­née d’action de temps en temps. Je perds de l’argent et j’ai aussi le sen­ti­ment que je perds mon temps. Je suis pour qu’on se défende, mais alors vrai­ment. C’est pas une jour­née qu’il faut faire, mais c’est vrai­ment la grève, l’action dure. Je sais que ce sera pas facile, mais ça s’orga­nise. J’ai lu qu’en 1936, dans le Nord, les gré­vis­tes avaient des cais­ses de grève pour tenir. Aujourd’hui, on a les moyens de s’orga­ni­ser pour tenir long­temps. Car si on s’arrête pour de bon, ça va vrai­ment coû­ter cher. Mais il faut que le syn­di­cat le veuille et l’orga­nise. Pour ça il ne faut pas qu’il pense uni­que­ment par rap­port aux poli­ti­ques du coin. Dans le Nord ça va mal, Lille n’est plus une ville d’ouvriers. Alors la grève, je ne la ferais main­te­nant que si j’ai le sen­ti­ment qu’on veut vrai­ment gagner et pas uni­que­ment qu’on veut dia­lo­guer avec le gou­ver­ne­ment pour ne pas faire peur à tous ceux qui ne vivent pas nos dif­fi­cul­tés. La grève c’est l’inverse de l’alcool. Un jour seu­le­ment, bon­jour les dégâts. C’est quand la vic­toire nous rend ivre que c’est bien. En 1995, on a fait une grande fête à la fin, et on était tous ivres car on ne savait pas quand on pour­rait recom­men­cer. Moi je pense que c’est le moment.

 

 

Dignité humaine

 

Gre­no­ble, octo­bre 2010

« Le désen­chan­te­ment du monde » a sou­vent envahi nos vies. Le chô­mage pro­gresse irré­mé­dia­ble­ment dans les pays occi­den­taux ; la ques­tion éco­lo­gi­que a du mal à trou­ver ses répon­ses dans la mon­dia­li­sa­tion ; cer­tains pays n’hési­tent pas à faire du chan­tage au nucléaire ; les recher­ches bio­lo­gi­ques font des avan­cées con­si­dé­ra­bles mais en oublient par­fois la déon­to­lo­gie (les déme­su­res des techno-scien­ces sau­ront-elles ainsi gar­der de l’humain, la déprise ou l’immaî­trise valent-elles mieux que la volonté de maî­trise, les nano­tech­no­lo­gies peu­vent-elles augu­rer d’une pos­té­rité de l’Homme comme le dit Peter Slo­ter­dijk ?) ; inté­gris­mes et com­mu­nau­ta­ris­mes enflent de par­tout, une situa­tion qui n’est pas sans rap­pe­ler les années 30. Ainsi les der­niers repè­res nous ancrant dans de pos­si­bles ter­ri­toi­res dis­pa­rais­sent, réel et fic­tion se con­fon­dent allè­gre­ment et ont beau­coup de mal à pré­ci­ser leurs fron­tiè­res. « La mala­die du monde » nous éprouve tous mais c’est cer­tai­ne­ment la jeu­nesse qui en paye le plus les con­sé­quen­ces. Com­ment en effet, face à un tel état des lieux, renon­cer au facile « pré­sen­tisme »? Com­ment ne pas réduire sa vie à un carpe diem à outrance où le « pen­ser à soi » reste la vertu car­di­nale alors que l’un et l’autre n’offrent la pos­si­bi­lité que d’un sur-place. Com­ment déve­lop­per, face à ce mur infran­chis­sa­ble, une soif de con­nais­sance de notre monde et de son passé ? Que faire pour que le mot ave­nir ne devienne obso­lète et banni des voca­bu­lai­res ?

 

Saint Denis, sep­tem­bre 2010

Mon grand-oncle a 86 ans et est malade depuis long­temps. La semaine der­nière, son état de santé s’est dégradé et les méde­cins ont annoncé que la fin était pro­che. En six jours, il est passé par trois cli­ni­ques et deux ser­vi­ces d’urgence d’hôpi­taux publics, cha­que éta­blis­se­ment refuse de l’hos­pi­ta­li­ser faute de lits dis­po­ni­bles. Sa prise en charge en ser­vice de soins pal­lia­tifs serait trop coû­teuse. Inva­ria­ble­ment, il est ramené chez lui et retombe dans un état d’incons­cience au bout de quel­ques heu­res, ma grand-tante ne peut plus alors s’occu­per de lui et est con­trainte d’appe­ler les secours.

Le scan­dale n’est pas sa mort pro­chaine mais les con­di­tions de son ago­nie.

 

Saint-Denis, sep­tem­bre 2010

Je vis à Saint-Denis et je m’appelle Mau­rice. Mes parents étaient au parti com­mu­niste, c’est pour ça qu’ils m’ont choisi ce pré­nom. Mes enfants n’aiment pas trop, il ne com­pren­nent pas. Tout ça c’est fini. Je suis employé muni­ci­pal, je tra­vaille à la mai­rie. Saint-Denis c’est pas facile, mais j’aime quand même, c’est là que j’ai grandi. ça a beau­coup changé. Aujourd’hui on s’appelle les cefrancs, les rebeus, les blacks… Il y a aussi les Chi­nois, les Turcs, beau­coup de com­mu­nau­tés. Cer­tains vivent dans leur coin, mais l’essen­tiel c’est d’avoir les codes. Si tu fais atten­tion à deux trois cho­ses c’est bien, il y a pas d’ennui. Tout ça pour dire que j’ai rien con­tre les Roms, mais c’est pas facile, ça crée de la ten­sion. Ils sont très pau­vres, ils se débrouillent, ils ont leurs pro­pres com­bi­nes, leurs habi­tu­des, leur bis­ness à eux. Le matin il fouille les pou­bel­les, mais ils met­tent tout par terre, ça crée de la ten­sion. ça fait mal de voir ces mômes qui fouillent avec leurs parents, mais après la rue est en chan­tier. Les com­mu­naux ils ramas­sent, mais ils sont de moins en moins d’accord, car ça ral­longe la tour­née des pou­bel­les. Ça aug­mente le tra­vail. Il fau­drait plu­tôt met­tre en place une soupe ou un resto du cœur pour leur don­ner, si c’est pour man­ger. Mais je crois que c’est aussi pour ramas­ser des cho­ses pour les reven­dre ou du métal. Dans ma famille on n’a jamais été con­tre les étran­gers, c’est pas ma cul­ture. Mais c’est pas facile. Je vois bien ce qu’il fait Sar­kozy. Je suis plus au Parti, à Saint-Denis c’est trop divisé, j’y com­prends plus rien. Mais nous on a tou­jours pensé qu’on ne devait pas oppo­ser les tra­vailleurs entre eux. Fran­çais étran­gers, pareils. Mais eux c’est dif­fi­cile, y sont pas très soli­dai­res, ils sont reje­tés ça aide pas non plus.

Il faut quand même qu’on fasse quel­que chose. A Saint-Denis, c’est tou­jours nous qui accueillons. Je pense que c’est aussi fait exprès de pas régler le pro­blème. C’est un pro­blème euro­péen. Je suis pas non plus pour les expul­sions, quand tu vois ces gos­ses, tu peux pas être pour. Mais j’entends à la ville qu’il y a pas d’argent et j’ai peur que ça finisse en bagarre à cause des pou­bel­les. Pour­quoi c’est tou­jours la Seine-Saint-Denis qui trin­que ? Je trouve pas ça nor­mal. Il faut pas expul­ser, mais il faut faire quel­que chose !

 

Lyon, août 2010.

Moi ce qui me fait mal, c’est qu’on se moque de la dignité humaine. Je trouve que des évé­ne­ments récents tra­his­sent une absence de res­pect mini­mum de cette dignité humaine. L’expul­sion des Roms sans aucune fina­lité sécu­ri­taire objec­tive, car ça ne pro­duit pas plus de sécu­rité, c’est une pure ins­tru­men­ta­li­sa­tion poli­ti­que. C’est révé­la­teur, on jette des gens en pâture, on s’assoit sur la pré­somp­tion d’inno­cence. Et puis créer une caté­go­rie de citoyens qui ne sont pas des citoyens de plein droit mais  des ex-étran­gers con­duit impli­ci­te­ment à ostra­ci­ser une par­tie de la popu­la­tion. Il n’y a pas très loin du sous-citoyen au sous-homme.

Stig­ma­ti­ser des popu­la­tions entiè­res Roms, Musul­mans, Ara­bes et Noirs en affir­mant que l’appar­te­nance à un groupe est syno­nyme de délin­quance remet en ques­tion un des prin­ci­pes fon­da­men­taux de la société fran­çaise : l’éga­lité de cha­cun devant la loi indé­pen­dam­ment de sa race, de sa cul­ture, de sa reli­gion. En fait on fait dis­pa­raî­tre l’indi­vidu au pro­fit d’un sup­posé groupe d’appar­te­nance. Ce qui dis­pa­raît aussi c’est la pos­si­bi­lité de recon­naî­tre d’autres for­mes de liens qui eux sont poli­ti­ques et fon­dés sur l’usage du libre arbi­tre dans des par­cours sin­gu­liers pour cha­cun. Assi­gner les gens à une caté­go­rie, c’est déjà leur dénier une par­tie de leur huma­nité, je veux dire de leur liberté.

 

Bron, juillet 2010.

Aujourd’hui les psy­cho­pa­thes, on ne sait pas les soi­gner, ils sont le plus sou­vent en pri­son, plu­tôt qu’en hôpi­tal psy­chia­tri­que mais dans les deux cas,  on ne sait pas quoi en faire. Il y a un véri­ta­ble défi­cit de capa­cité à les soi­gner et à les accueillir. Ils n’ont rien à faire en pri­son, mais les psy­chia­tres ne savent pas les gérer non plus. Il fau­drait pen­ser une nou­velle moda­lité pour des gens qui sont aujourd’hui trai­tés comme des mons­tres, mais quand même ce sont des hom­mes avant tout.

 

Lyon, juillet 2010

Ce qui me cho­que aujourd’hui c’est la con­di­tion de vie actuelle des déte­nus dans les pri­sons fran­çai­ses, le mépris, le désin­té­rêt total de ce qui s’y passe, l’absence de pro­jet quel­con­que pour ceux qui entrent et qui en res­sor­ti­ront. Des pri­sons qui ne pro­dui­sent rien pour ceux qui la subis­sent. La cons­truc­tion des pri­sons moder­nes appa­rem­ment plus con­for­ta­bles s’avère d’un mode de vie encore plus déshu­ma­ni­sant. Si on voit l’état d’une société à l’état de ses pri­sons comme le dit Badin­ter, on peut s’inquié­ter de l’état de la société fran­çaise.

En fait on cons­truit des pri­sons nou­vel­les et elles sont plei­nes avant d’ouvrir. Cette mul­ti­pli­ca­tion des pei­nes d’empri­son­ne­ment quand on sait que ce mode pénal est con­tre­pro­duc­tif, c’est quand même étrange. Ce qui est ter­ri­ble c’est aussi de voir que ces pri­sons nou­vel­les sont tou­tes en péri­phé­rie et que pour les famil­les c’est vrai­ment dif­fi­cile de main­te­nir les liens.  Or les enfants peu­vent avoir un papa en pri­son, ils ont quand même besoin de le voir.