C. Lévi-Strauss (entre­tien in Monde 1979)


Cycle Colo­nia­lisme, Anti­co­lo­nia­lisme, Post­co­lo­nia­lisme

 

C. L.-S. — Je l’ai sou­vent dit. Quel­que chose me frappe dans notre société. Nous entou­rons d’une véri­ta­ble véné­ra­tion cer­tai­nes syn­thè­ses d’une haute com­plexité et qui sont uni­ques en leur genre. J’entends par là les oeu­vres des grands artis­tes : pein­tres, sculp­teurs, musi­ciens. Nous cons­trui­sons des musées qui sont un peu l’équi­va­lent des tem­ples d’autres socié­tés, pour les y recueillir, et il nous appa­raî­trait comme un désas­tre, une catas­tro­phe uni­ver­selle, que toute l’oeu­vre de Rem­brandt, de Michel-Ange fût anéan­tie. Il nous sem­ble­rait, et à bon droit, bien sûr, que quel­que chose d’abso­lu­ment irrem­pla­ça­ble a dis­paru.

Et lorsqu’il s’agit de ces syn­thè­ses infi­ni­ment plus com­plexes encore, et infi­ni­ment plus irrem­pla­ça­bles aussi, que sont les espè­ces vivan­tes, qu’il s’agisse des plan­tes ou des ani­maux, alors nous agis­sons avec une irres­pon­sa­bi­lité, une désin­vol­ture tota­les. On pour­rait à la rigueur con­ce­voir que, si toute l’oeu­vre de Rem­brandt dis­pa­rais­sait, naisse un autre pein­tre dont, par d’autres moyens, l’oeu­vre réus­si­rait à com­bler ce vide – hypo­thèse pure­ment théo­ri­que, je le sais, et plus qu’impro­ba­ble. En revan­che, il est tota­le­ment, et je dirais, cette fois, méta­phy­si­que­ment exclu qu’une espèce végé­tale ou ani­male dis­pa­rue puisse se trou­ver rem­pla­cée par une espèce équi­va­lente à l’échelle de la durée d’exis­tence de l’huma­nité.

 (…)

On m’a sou­vent repro­ché d’être anti-huma­niste. Je ne crois pas que ce soit vrai. Ce con­tre quoi je me suis insurgé, et dont je res­sens pro­fon­dé­ment la noci­vité, c’est cette espèce d’huma­nisme déver­gondé issu, d’une part, de la tra­di­tion judéo-chré­tienne, et, d’autre part, plus près de nous, de la Renais­sance et du car­té­sia­nisme, qui fait de l’homme un maî­tre, un sei­gneur absolu de la créa­tion.

J’ai le sen­ti­ment que tou­tes les tra­gé­dies que nous avons vécues, d’abord avec le colo­nia­lisme, puis avec le fas­cisme, enfin les camps d’exter­mi­na­tion, cela s’ins­crit non en oppo­si­tion ou en con­tra­dic­tion avec le pré­tendu huma­nisme sous la forme où nous le pra­ti­quons depuis plu­sieurs siè­cles, mais, dirais-je, pres­que dans son pro­lon­ge­ment natu­rel. Puis­que c’est, en quel­que sorte, d’une seule et même fou­lée que l’homme a com­mencé par tra­cer la fron­tière de ses droits entre lui-même et les autres espè­ces vivan­tes, et s’est ensuite trouvé amené à repor­ter cette fron­tière au sein de l’espèce humaine, sépa­rant cer­tai­nes caté­go­ries recon­nues seu­les véri­ta­ble­ment humai­nes d’autres caté­go­ries qui subis­sent alors une dégra­da­tion con­çue sur le même modèle qui ser­vait à dis­cri­mi­ner entre espè­ces vivan­tes humai­nes et non humai­nes. Véri­ta­ble péché ori­gi­nel qui pousse l’huma­nité à l’auto­des­truc­tion.

Le res­pect de l’homme par l’homme ne peut pas trou­ver son fon­de­ment dans cer­tai­nes digni­tés par­ti­cu­liè­res que l’huma­nité s’attri­bue­rait en pro­pre, car, alors, une frac­tion de l’huma­nité pourra tou­jours déci­der qu’elle incarne ces digni­tés de manière plus émi­nente que d’autres. Il fau­drait plu­tôt poser au départ une sorte d’humi­lité prin­ci­pielle : l’homme, com­men­çant par res­pec­ter tou­tes les for­mes de vie en dehors de la sienne, se met­trait à l’abri du ris­que de ne pas res­pec­ter tou­tes les for­mes de vie au sein de l’huma­nité même.