Ces énon­cés témoi­gnent pour le moins d’une inquié­tude : le peu­ple fran­çais ne se laisse pas si faci­le­ment gou­ver­ner, il a su et sau­rait peut-être à nou­veau deve­nir révo­lu­tion­naire, voire cou­peur de têtes. Par­ler de la Révo­lu­tion fran­çaise vise soit à la con­gé­dier en affir­mant qu’on ne lais­sera pas faire à nou­veau, soit à en faire le lieu d’une expé­rience utile pour ne pas répé­ter les erreurs pas­sées. La vio­lence doit aujourd’hui pou­voir res­ter sym­bo­li­que et ne pas attein­dre les corps. Pour ce faire, il faut savoir d’un côté la rete­nir, et de l’autre tarir les sour­ces de son sur­gis­se­ment.

Rete­nir la vio­lence, c’est là l’exer­cice même du main­tien de l’ordre. Or il n’appar­tient pas aux seu­les “for­ces de l’ordre”. Les révo­lu­tion­nai­res cons­cients des dan­gers de la fureur cher­chent cons­tam­ment des pro­cé­du­res d’apai­se­ment.

Lors­que les Pari­siens, le 17 juillet 1791, récla­ment le juge­ment du roi, ils sont venus péti­tion­ner au Champ-de-Mars sans armes et sans bâtons. L’épreuve de force est un pique-nique, un sym­bole dans l’art de la poli­ti­que démo­cra­ti­que.

Aujourd’hui, les mou­ve­ments sont non vio­lents, ils inven­tent, comme de 1790 à 1792, des for­mes qui per­met­tent de dire la colère tout en rete­nant la vio­lence. Les mani­fes­ta­tions et les grè­ves enca­drées par les syn­di­cats et les coor­di­na­tions relè­vent de cette tra­di­tion, mais on peut aussi voir des occu­pa­tions avec pique-nique, un “prin­temps des colè­res” qui pro­pose en même temps une guin­guette. On lit La Prin­cesse de Clè­ves dans un vaste relais de voix devant un théâ­tre public.

Or ces outils de l’auto-rete­nue de la vio­lence peu­vent être mis à mal par les for­ces de l’ordre quand elles usent de la vio­lence répres­sive sur les corps. Ici encore, ce n’est pas sans rap­pe­ler la vio­lence exé­cu­tive qui sur­git con­tre les corps désar­més de la foule. Le 17 juillet 1791, cer­tains sont morts dans une fusillade sans som­ma­tion, aujourd’hui cer­tains per­dent un oeil dans un pas­sage à tabac, des enfants ren­trent chez eux trau­ma­ti­sés, des mani­fes­tants sont inter­pel­lés et jugés pour rébel­lion.

Enfin cette auto-rete­nue peut céder si ceux à qui est adres­sée la demande de nou­vel­les lois n’enten­dent pas ces émo­tions dis­rup­ti­ves que sont la colère, l’indi­gna­tion et même l’effroi lié à la crise. Le désir de lois pro­tec­tri­ces est au fon­de­ment du désir de droit. Le gou­ver­ne­ment joue avec le feu en refu­sant de tra­duire dans les faits cette demande popu­laire. Elle incarne un mode spé­ci­fi­que de la sou­ve­rai­neté en France : la sou­ve­rai­neté en actes. La dis­qua­li­fier au nom de la seule démo­cra­tie repré­sen­ta­tive, c’est fra­gi­li­ser encore davan­tage un pacte social d’unité déjà exsan­gue. En effet, plus on s’éloi­gne de l’élec­tion pré­si­den­tielle, et plus la néces­sité pour un pré­si­dent de la Répu­bli­que de repré­sen­ter le pays tout entier, réuni après la divi­sion élec­to­rale, sem­ble négli­gée, voire mépri­sée.

Loin de tenir compte des atten­tes du camp adverse, notre gou­ver­ne­ment n’a pas non plus tenu compte de son pro­pre camp, à qui il avait pro­mis un meilleur niveau de vie. Aujourd’hui, la crise s’ins­talle. Les effets sociaux et poli­ti­ques du bou­clier fis­cal sont deve­nus lisi­bles. On assiste à une volonté de réfor­mer le sys­tème édu­ca­tif fran­çais sans con­cer­ta­tion et les réfor­mes sont vécues comme des déman­tè­le­ments purs et sim­ples.

Une dette d’hon­neur et de vie pour­rait oppo­ser fron­ta­le­ment deux grou­pes sociaux anta­go­nis­tes et divi­ser pro­fon­dé­ment la société.

Dette d’hon­neur, car l’élec­to­rat a été trompé par un usage sans ver­go­gne du regis­tre déma­go­gi­que et que, main­te­nant, il le sait. Dette d’hon­neur, car le refus de con­cer­ta­tion prend appui sur la valeur sup­po­sée des résul­tats élec­to­raux en démo­cra­tie. Effec­ti­ve­ment, Nico­las Sar­kozy a été bien élu, et la valeur don­née au rituel se retourne con­tre ceux mêmes qui y ont cru, dans tou­tes les caté­go­ries socia­les révol­tées. Enfin, “dette de vie”, car aujourd’hui le tra­vail et l’édu­ca­tion natio­nale sont vécus comme des “points de vie” qui sem­blent dis­pa­raî­tre sans que les plus riches sem­blent s’en sou­cier, avouant une absence totale de soli­da­rité dans la crise.

Le mot d’ordre qui cir­cule “nous ne paie­rons pas votre crise” met en évi­dence cette divi­sion sociale entre un “nous”, les oppri­més, et un “vous”, les oppres­seurs. Mais elle a surgi éga­le­ment dans l’enceinte de Scien­ces Po Paris. Des étu­diants de l’uni­ver­sité étaient venus cher­cher des alliés dans cette mai­son. Ils ont été écon­duits et par­fois insul­tés, qua­li­fiés de futurs chô­meurs dont les étu­diants de Scien­ces Po auraient à payer le RMI. Cette vio­lence sym­bo­li­que tra­verse déjà donc dif­fé­rents seg­ments de la société et ne peut qu’atti­ser la rébel­lion de ceux qui se sen­tent ainsi bafoués par une nou­velle mor­gue aris­to­cra­ti­que. Les étu­diants venaient cher­cher des alliés, ils ont ren­con­tré des enne­mis.

Mais le “nous” des oppri­més n’est pas cons­ti­tué uni­que­ment des pré­cai­res, chô­meurs, ou futurs chô­meurs, il est cons­ti­tué des clas­ses moyen­nes qui sont pré­ca­ri­sées, des clas­ses let­trées qui mani­fes­tent et se met­tent en grève pour défen­dre une cer­taine con­cep­tion de l’uni­ver­sité et des savoirs. Il est cons­ti­tué de tous ceux qui, fina­le­ment, se sen­tent floués et récla­ment “jus­tice”. A ce titre, les mou­ve­ments sociaux de cet hiver et de ce prin­temps sont déjà dans la ten­ta­tion natu­relle de refaire 1793. Ils veu­lent plus de jus­tice et pour l’obte­nir affir­ment que, mal­gré les résul­tats élec­to­raux, ils incar­nent le sou­ve­rain légi­time.

Cette ten­ta­tion natu­relle du point de vue du pré­si­dent de la Répu­bli­que, c’est celle de “l’éga­li­ta­risme”, terme dis­qua­li­fiant le fon­de­ment même de la démo­cra­tie : l’éga­lité. Ce sup­posé éga­li­ta­risme vise­rait à empê­cher ceux qui ont le mieux réussi en ter­mes de gains de richesse, de pou­voir plei­ne­ment béné­fi­cier de cette richesse. Le bou­clier fis­cal serait une loi pro­tec­trice con­tre l’éga­li­ta­risme. Ici, refaire 1793 sup­po­se­rait de refu­ser ce faux débat. Pen­dant la Révo­lu­tion fran­çaise, l’épou­van­tail brandi par les riches s’appelle “loi agraire”, une volonté sup­po­sée de redis­tri­buer tou­tes les ter­res. Robes­pierre, le 24 avril 1793, en rejette l’idée : “Vous devez savoir que cette loi agraire dont vous avez tant parlé n’est qu’un fan­tôme créé par les fri­pons pour épou­van­ter les imbé­ci­les ; il ne fal­lait pas une révo­lu­tion pour appren­dre à l’uni­vers que l’extrême dis­pro­por­tion des for­tu­nes est la source de bien des maux et de bien des cri­mes. Mais nous n’en som­mes pas moins con­vain­cus que l’éga­lité des biens est une chi­mère. Il s’agit bien plus de ren­dre la pau­vreté hono­ra­ble que de pros­crire l’opu­lence”.

Le 17 juin 1793, il s’oppose à l’idée que le peu­ple soit dis­pensé de con­tri­buer aux dépen­ses publi­ques qui seraient sup­por­tées par les seuls riches : “Je suis éclairé par le bon sens du peu­ple qui sent que l’espèce de faveur qu’on veut lui faire n’est qu’une injure. Il s’éta­bli­rait une classe de pro­lé­tai­res, une classe d’ilo­tes, et l’éga­lité et la liberté péri­raient pour jamais.”

Une loi, aujourd’hui, a été votée pour agran­dir cette classe d’ilo­tes, mais le gou­ver­ne­ment refuse que l’impôt sur les immen­ses riches­ses puisse venir en aide aux “mal­heu­reux”. Le pacte de la juste répar­ti­tion des riches­ses pré­le­vées par l’Etat sem­ble avoir volé en éclats quand les mon­tants des chè­ques don­nés aux nou­veaux béné­fi­ciai­res du paquet fis­cal ont été con­nus : les 834 con­tri­bua­bles les plus riches (patri­moine de plus de 15,5 mil­lions d’euros) ont tou­ché cha­cun un chè­que moyen de 368 261 euros du fisc, “soit l’équi­va­lent de trente années de smic”. Une dette de vies.

Lors­que Jérôme Cahu­zac, député du Lot-et-Garonne, affirme qu’il est “regret­ta­ble que le gou­ver­ne­ment et sa majo­rité soient plus atten­tifs au sort de quel­ques cen­tai­nes de Fran­çais plu­tôt qu’aux mil­lions d’entre eux qui vien­nent de mani­fes­ter pour une meilleure jus­tice sociale”, il retrouve en effet le lan­gage révo­lu­tion­naire. Ainsi le cahier de doléan­ces du Mes­nil-Saint-Ger­main (actuel­le­ment en Essonne) affirme : “La vie des pau­vres doit être plus sacrée qu’une par­tie de la pro­priété des riches.”

Cer­tains, même à droite, sem­blent en avoir une cons­cience claire quand ils récla­ment, effec­ti­ve­ment, qu’on légi­fère con­tre les bonus, les stock-options et les para­chu­tes dorés. Ils res­sem­blent à un Roe­de­rer qui, le 20 juin 1792, rap­pelle que le bon repré­sen­tant doit savoir rete­nir la vio­lence plu­tôt que l’atti­ser. Si le gou­ver­ne­ment est un “M. Veto” face à ces lois atten­dues, s’il pour­suit des poli­ti­ques publi­ques dés­ta­bi­li­sa­tri­ces, alors la con­fi­gu­ra­tion sera celle d’une demande de jus­tice dans une société divi­sée, la jus­tice s’appelle alors ven­geance publi­que “qui vise à épu­rer cette dette d’hon­neur et de vie. Mal­heu­reuse et ter­ri­ble situa­tion que celle où le carac­tère d’un peu­ple natu­rel­le­ment bon et géné­reux est con­traint de se livrer à de pareilles ven­gean­ces”.