Il y a d'autres façons de marcher !

Depuis que les idéologues de la concurrence généralisée et de la société de marché cherchent à s’emparer de tous les leviers du pouvoir, l’idée qu’il faut « libérer la croissance » ou « remettre la société en marche » est devenue le lieu commun d’une politique qui se dit « experte » et se veut pleine de rationalité. Elle l’est d’ailleurs en partie, en un sens instrumental et calculatoire, ce qui ne l’empêche pas d’être idéologiquement partiale et précisément articulée aux intérêts des plus riches, à qui elle offre de nouveaux secteurs d’investissement et de belles perspectives de rentabilité. De « bons résultats économiques » sont d’ailleurs déjà au rendez-vous. En mathématique capitaliste, cela s’appelle « la preuve par le Cac ». L’actuel président de la république et ses auxiliaires usent à l’envi de cette injonction : « libérons les énergies » ! Comme si la société française était à l’arrêt et empêchée. Comme si il y avait d’un côté d’authentiques progressistes en prise sur le (vrai) sens de l’histoire, de l’autre, de mauvais freineurs de réformes et bloqueurs de progrès.

Ce qu’il s’agit de faire oublier, au détriment du libéralisme politique le plus élémentaire, c’est qu’une société possède ses ressorts propres, et qu’elle n’a aucun besoin d’un grand timonier pour se mettre en mouvement et inventer, petit à petit, ses propres régularités. On s’imagine d’autant plus détenir avec des « premiers de cordée » le monopole du mouvement que l’on méprise le pays réel et sa puissance d’invention. Sous la 5ème république et depuis deux générations maintenant, l’élection présidentielle sert à légitimer un exécutif sûr de son fait comme de son droit, réduisant le parlement à une pauvre chambre d’enregistrement. La réforme constitutionnelle aujourd’hui programmée tend à réduire encore sa marge d’initiative. C’est de cette peau de chagrin démocratique que s’autorise le Président Macron, jubilant d’être le vrai et le seul chef. Une élection – quasi assimilée à une acclamation – ne suffit pas pour asseoir sa légitimité. A quoi servent la délibération démocratique, le patient travail des représentations, des confrontations d’intérêts et d’idées, les contestations, pour celui qui réduit la démocratie à cette unique légitimation électorale ? On a beau jeu de renvoyer au « désordre », voire à la sédition, ceux qui font entendre d’autres voix.  

On sait par expérience et par réflexion que la démocratie hésite entre participation, représentation, contestation. La démocratie ne va pas sans un authentique pluralisme, sans cette diffraction des intérêts, des principes et des valeurs qui relance en permanence le débat sur la justice et, partant, l’élaboration des lois. En démocratie – dans les moments de l’histoire où elle est vraiment active – il y a des mouvements, et souvent des conflits, et cela très loin du forçage et de l’unité factice que le pouvoir actuel cherche à imposer. En identifiant ceux qui résistent à des fauteurs de trouble, rebelles à l’ordre républicain, le parti présidentiel cherche à faire prévaloir un modèle linéaire et univoque de la transformation sociale. On explique aux grands enfants que nous sommes que le progrès s’est interrompu, qu’il doit reprendre, et que nous devons nous y atteler, dans une nouvelle espèce de communion. Marchons, marchons, mais au pas, et au pas cadencé !

Pourquoi parler ici de « progrès » ? Les réformes actuelles sont toutes assujetties à cet axe unique qui réduit la recherche du meilleur au modèle restreint de la valorisation marchande et de l’optimisation financière. Aucune surprise à ce niveau. L’exécutif fait effectivement ce qu’il avait dit qu’il ferait, selon les intérêts et les valeurs qui lui sont propres. D’un côté, la fabrique brutale de la concurrence généralisée, à laquelle le droit social lui-même doit être plié. De l’autre, l’appel à la renaissance spirituelle d’une « maison France » dont l’ancrage religieux nous est présenté comme nécessaire – on a toujours besoin d’un supplément d’âme humaniste, qui permet de compatir avec les « pauvres gens ». Reste que les « pauvres gens » sont décrits comme ceux qui n’ont pas réussi et l’idée même de réussite et de talent indexée sur celle d’enrichissement personnel. Il y a du Guizot chez Macron – argent et police associés. C’est d’ailleurs pour attirer en France ceux-qui-réussissent que l’on a réformé et supprimé la part financière et actionnariale de l’ISF. Et ce sont les mêmes – les enrichis de l’actuelle globalisation – dont on ménage les investissements.

L’illusion et même la tromperie à laquelle s’adosse cette idéologie, c’est justement de considérer que chacun pourrait avoir ou prendre sa part de richesse, dans cette économie enfin libérée. Car c’est par effet de système et non par contingence de l’histoire que les uns y sont inclus et que les autres en sont exclus. Et contraints – chômage de masse aidant – d’accepter des conditions de revenus basses et précaires à la fois. En appeler dans de telles conditions à une meilleure répartition des efforts et à un dialogue social responsable, c’est ne prendre aucune mesure du processus de paupérisation et de quasi-spoliation auquel sont aujourd’hui soumis la quasi-totalité de ceux qui travaillent, qui ont travaillé, ou qui voudraient le faire.

Sans surprise, l’égalité est alors ramenée à la seule égalité des chances. On dit vouloir sortir les individus des « assignations à résidence », les « encapaciter », en faire les auto-entrepreneurs de leur propre existence. Il s’agit en réalité de produire ces individus concurrents et compétitifs, capables dès leur plus jeune âge de valoriser leurs compétences et leurs avantages comparatifs – comme on le fait dans les entretiens d’embauche. L’école doit devenir le levier de cette nouvelle valorisation, les disciplines enseignées et la culture transmise, les moyens au service de la réussite personnelle et financière. Loin d’être dépassé ou même déplacé, l’individualisme est cet élément absorbant qui vient subvertir l’idée même d’émancipation et se substituer aux horizons et aux valeurs de solidarité et d’inventivité collectives.

Car c’est partout et exclusivement l’appropriation privée qu’il s’agit de promouvoir. C’est cela qui explique la destruction de la « zone à défendre » de Notre-Dame des Landes. La marche ici est celle des bulldozers : à Notre-Dame des Landes se révèle la vérité de l’ordre militaro-civil auquel on voudrait nous faire consentir. Ce n’est pas par hasard que l’activisme réformiste « en marche » cible les services publics et les formes socialisées de la vie collective : la Sncf, l’hôpital public, l’école et l’université, la recherche. Il s’agit d’accentuer les dynamiques de privatisation et de les légaliser – cause que servent des parlementaires aux ordres. 

De tout ce qui fait ou ferait alternative au productivisme industriel et à la propriété privée des sols et des sous-sols, rien ne doit subsister. Cette brutalité est symbolique. Elle est réelle aussi, qui renvoie au désordre les socialités, la vitalité et les formes de production alternatives. On leur préfère l’accumulation illimitée, la croissance qu’on fantasme à deux chiffres, au prix de la guerre et de la dislocation écologique.

L’opposition construite par le discours du Président Macron entre les « démocraties autoritaires » (à l’Est de l’Europe) et l’ « autorité démocratique » qu’il prétend incarner ne tient pas. Car cette autorité qui n’a pour elle que l’onction élective a comme corrélat le verrouillage brutal de la vie politique. C’est une violence civile et policière à la fois, qui se nourrit de l’imaginaire monarchique. Ses mécanismes sont toujours les mêmes : être sourd à la pluralité des voix ; refouler les conflits ; transformer les adversaires en ennemis. Comme si l’on pouvait en finir avec l’altérité et avec la variété d’une vie collective heureusement rétive à cette mise au pas.

Il est d’autres façons de marcher, qui tiennent compte du terrain sur lequel on avance, où les trajectoires rectilignes côtoient les chemins sinueux et où les plus grandes vitesses ne sont pas toujours les plus efficaces. Observer les altérités, les obstacles, les résistances. Regarder. Ecouter. On ne marche pas seulement pour marcher. On le fait aussi pour le plaisir de ce et de ceux qu’on découvre – y compris ceux que les drames de l’exil font surgir des autres parties du monde.

Circuler sans emmurer. Partager sans enclore. User sans abuser. Produire sans « déchétiser » les hommes et les choses. Ce sont là d’autres voies, d’autres rythmes, d’autres manières de fabriquer, d’échanger et de vivre. Ces expériences et ces forces alternatives sont tout sauf du désordre. Elles sont le propre d’un monde heureusement bigarré, capable de fragiles et vitales sécessions. Ce n’est pas seulement à Notre-Dame des Landes, c’est tout autour de nous – et sans doute aussi en chacun de nous –  qu’il y a des espaces de liberté à protéger et à cultiver.

UP 18  - le 18 Avril 2018

 

 

 

« L’amalgame est hétérogène et solide ». Nouvelles extrêmes droites amalgamées.

 

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Cycle d'hiver-printemps 2017

 

Chef oui chef !

Les menaces sur la vie démocratique, ici, maintenant, et ailleurs

« Il fut des peuples libres qui tombèrent de plus haut »

Saint-Just, Fragments d’institutions républicaines, « Troisième fragment », dans Œuvres complètes, op. cit., p. 1141.

 

1ère partie

Vendredi 24 Février : Ce qui nous arrive. Fragilités démocratiques. Les formes contemporaines de l'apathie.

Mercredi 8 Mars 2017 : autour du livre : Luce FaberExercice de résistance. Relire la déclaration des droits de 1793 (Editions Excès, Novembre 2016) -  à la librairie l'Attrape-Coeurs4 place Constantin Pecqueur 75018 Paris 

Vendredi 17 Mars : Des droits sociaux comme résistance aux coups d'Etat. La notion de " société mutuelle " , hier et aujourd'hui.

Vendredi 24 Mars : Que faire quand les leviers de l'action font défaut ? Nouveaux pouvoirs et nouveaux leviers ?

 

à 20h15

contact : contact@up18.org

Enregistrements du cycle : Du projet européen à l'Europe actuelle (2016)

Vous trouverez ici les enregistrements du cycle 2016 :  Du projet européen à l'Europe actuelle (2016)

1/ L'Europe, ou l'espoir d'en finir avec la guerre. Cosmopolitique et paix perpétuelle. 

1/ Cours 2/ Débat

 

 

2/ L'hospitalité : un enjeu européen

1/ Cours 2/ Débat

 

 

3/ L'Europe de la guerre froide. Alibis et faux semblants. 

1/ Cours 2/ Débat

 

 

4/ L'Europe économique ; ou le mythe du commerce pacificateur 

1/ Cours 

 

 

5/ L'impasse technocratique (et sa critique) 

1/ Cours 2/ Débat

 

 

6/ Encore un effort pour être " citoyen européen " !?

1/ Cours 2/ Débat